Un contrat social pour l’Europe
Luc Cortebeeck Vice-président de l’Organisation internationale du Travail
Les marchés financiers ont découvert les maillons faibles de la zone euro. Les 17 pays qui la composent constituent une union monétaire, mais leurs politiques budgétaires, macroéconomiques et sociales ne sont pas suffisamment coordonnées.
Juan Somavia, le directeur général démissionnaire de l’Organisation internationale du Travail (OIT), a tenu les propos suivants dans son discours d’ouverture de la Conférence internationale du Travail : « Les mesures d’austérité univoques conduisent à la stagnation économique, à des suppressions d’emplois, à une protection réduite ; elles occasionnent des coûts humains considérables, minant ces valeurs sociales que l’Europe fut la première à instaurer ». Somavia a également lancé un lourd avertissement : « N’accorder la confiance qu’aux opérateurs financiers, alors que l’on perd la confiance du peuple, non seulement aggrave les méfaits de cette spirale économique descendante mais ouvre aussi la voie à des solutions extrêmes que, j’en suis certain, les économies européennes ne souhaitent pas revivre ».
Beaucoup commencent aujourd’hui à comprendre qu’il faut mettre fin à une politique d’austérité unilatérale, aveugle et précipitée, qui met surtout l’accent sur des économies au niveau des dépenses. Il n’est pas plus sensé de réduire la politique de croissance à des mesures qui doivent soi-disant moderniser et flexibiliser le marché du travail. L’OIT et, récemment encore, les chercheurs de l’Eurofound ont déjà montré que ces mesures conduisent à une précarisation de nombreux emplois en Europe. 14 % des Belges occupent un emploi qui n’est pas « décent », un travail répétitif parfois effectué dans un environnement dangereux et sans aucune forme d’autonomie, pour un salaire faible et sans aucune sécurité d’emploi. Dans notre pays, les syndicats sont pourtant encore en mesure de taper du poing sur la table.
Les mesures prises pour faire face à la crise de l’euro conduisent à des inégalités croissantes, plus de pauvreté, d’exclusion et d’insécurité d’emploi pour les jeunes et à une grande désillusion par rapport au projet européen. Le nationalisme, le racisme et la xénophobie en sont les premiers signes déjà visibles. Le consensus qui, après la seconde guerre mondiale, a été à l’origine de la reconstruction et de l’Union s’effrite ainsi très rapidement. En Grèce, les CCT du secteur privé, sans aucun lien avec le budget public, ont été remises en cause, sous la contrainte de la Troika. L’accord courageux conclu entre employeurs et syndicats espagnols pour tenter de contrer la crise a été jeté aux oubliettes. Le projet européen ? Quel projet ? Et pour qui ?
Le diagnostic est sévère. Mais quel remède proposer ? Ma conviction est que l’Europe doit rembourser au plus vite toute la dette sociale qu’elle est occupée à accumuler. C’est la seule manière de rétablir la confiance avec le citoyen européen et le reste du monde. Le ‘Contrat social pour l’Europe’ du syndicat européen CES avance des pistes intéressantes, en mettant à l’avant-plan la liberté des négociations sociales et l’implication des partenaires sociaux dans la politique économique européenne. Cette politique doit être centrée sur la croissance durable et l’emploi. Différents moyens sont avancés, comme une fiscalité redistributive, la lutte contre la spéculation financière, la concertation sociale sur des conditions de travail et de rémunération justes et une harmonisation de l’impôt des sociétés, dont le tarif passerait à 25 % minimum dans toute l’Europe. En ce qui concerne le financement de secteurs d’avenir en termes de croissance et d’emplois, et je pense ici à des projets énergétiques européens et à l’écologisation de l’économie, une taxe sur les transactions financières et des euro-obligations me semblent constituer des moyens adéquats. Il faut également donner la priorité aux garanties contre le dumping fiscal et social, et contre la fraude et l’évasion fiscales.
Peut-on me taxer de naïveté ? Dans un premier temps, l’UE peut en tout cas apporter plus de symétrie à sa lutte contre la crise. En imposant à certains pays des normes budgétaires très strictes, l’Europe met en péril leur économie et leurs possibilités de croissance. Ces pays entraînent à leur tour les autres Etats-membres, plus forts, dans une spirale négative. Les premiers signes sont déjà apparents en Allemagne. Mieux vaut laisser plus de temps aux pays pour mettre de l’ordre dans leurs finances publiques. Au lieu d’appauvrir plus encore les pays du sud de l’Europe, l’Europe doit encourager les pays qui affichent des comptes courants excédentaires à investir davantage en faveur de la consommation intérieure et des investissements. L’Allemagne fait sans nul doute partie de ce second groupe. Le projet de recommandations européennes pour l’Allemagne de cette année, qui demande que les salaires allemands suivent la productivité et critique les mini-jobs allemands, constitue un premier pas en avant.
L’agenda européen ne peut pas porter que sur l’économie. Les objectifs sociaux et écologiques doivent aussi être pris au sérieux. Car ils sont tout aussi cruciaux pour rétablir la confiance des citoyens européens et donc assurer la survie de l’Union.







