«Je me méfie des gens qui disent du bien d’eux-mêmes»

Philippe Manche
Mis en ligne

François Cluzet incarne, dans « 11.6 », Tony Musulin, ce convoyeur de fonds qui s’était fait la malle avec son fourgon. Rencontre avec un comédien impeccable, doublé d’un homme serein.

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François Cluzet. Photo 
: REUTERS/Charles Platiau
    François Cluzet. Photo : REUTERS/Charles Platiau

ENTRETIEN

Paris

De notre envoyé spécial

A bientôt 58 ans et depuis le carton de Ne le dis à personne (2006), l’adaptation de Guillaume Canet du thriller éponyme de Harlan Coben, François Cluzet connaît une seconde jeunesse.

Et encore s’abstient-on de rappeler l’historique carton des Intouchables

En plus de 35 ans de carrière, il est passé, comme il nous l’explique lui-même dans cette interview, du statut d’acteur de cinéma d’auteur à celui de « bankable ». Mais rassurez-vous, à en juger par ses propos, François Cluzet, n’a cependant pas ou (très) peu changé.

Dans 11.6, le film de Philippe Godeau avec Bouli Lanners et Corinne Masiero, il démontre à nouveau toute l’étendue de son immense talent. Pour lui : «  Etre un bon acteur, c’est être aussi torve qu’élégant. Aussi moche que beau. Il faut avoir tout en magasin. »

Démonstration.

Votre transformation physique est impressionnante. Vous êtes sec, affûté. Comment avez-vous travaillé en amont ?

D’abord, je crois que c’est un peu le personnage. Il est là. Il est physique. Il ne parle pas. Il fait un sport de combat. Donc, évidemment, j’ai fait un peu de sport pour essayer de me tenir droit. Un peu de musculation pour développer les pectoraux et les biceps, mais ensuite j’avais en tête cette idée de sport de combat. Il évolue tout le temps comme quelqu’un qui est prêt à régler des comptes. Il est très « psychorigide », rectiligne, avec sa morale.

Tony Musulin est en guerre ?

Il est en guerre avec toute la mondanité, tout le superficiel, il est d’un autre siècle. Il est presque d’une exigence de seigneur du Moyen Age… Il est dans un tel bain d’humiliation. Les conditions de travail sont tellement difficiles. Il gagne 1.600 euros par mois. Deux fois par an, un de ses collègues se fait trouer la peau. Ils sont très mal traités. Perte de la dignité. Perte de l’amour-propre. C’est une jungle terrible. Ce sport de combat qu’il pratique, je pense que ça lui permet de ne pas péter un plomb toute la journée ou deux fois par jour. Le sport lui permet de canaliser cette fureur. Jusqu’au moment où on va encore lui piquer des minutes sur sa feuille de paie. Où on va lui refuser une après-midi pour aller enterrer un ami. Là, d’un seul coup, ça suffit. Plutôt que de choper le mec et lui coller un coup de boule, ce qui est très à la mode, parce que tout le monde règle ses comptes dans l’instant avec une violence gratuite, il met au point quelque chose. C’est ce que le film raconte. Son fonctionnement. Il a une espèce, comme tous ces types-là, de sang-froid. De maîtrise. Qui fait que, d’ailleurs, face à cette accumulation d’humiliations, sa réponse va être l’élaboration d’un stratagème. D’un seul coup c’est « comment je vais m’y prendre ? ».

Après avoir lu le livre dans lequel Musulin explique comment il s’y est pris, la mise en scène se devait d’aller lire dans la tête de Tony. C’était ça le challenge. Pas de dialogue mais une caméra qui s’approche et qui, dans la situation, te permet de savoir ce que tu penses.

En termes de jeu, ça change beaucoup ?

Oui parce que de facto, c’est très intérieur. Et ça, c’est très agréable.

Pour revenir à Tony Musulin, en forçant le trait, on pourrait aller jusqu’à dire qu’il agit presque comme un délégué syndical ?

Oui, sauf que c’est quelqu’un de foncièrement apolitique. Parce qu’il ne croit pas aux « chantages » des syndicalistes. Il se bat d’abord pour lui mais avec corporatisme. Ce dont il souffre, ce sont les conditions de travail. Il voit bien qu’il n’y a aucune considération et que les règles de sécurité ne sont pas respectées. Pour lui, les syndicats, c’est toujours un « moyen de s’accommoder ». Et il n’aime pas l’accommodement : pour lui, c’est du bobard. Il est à l’inverse de ce que je suis dans la vie. J’ai une nature beaucoup plus latine, je me tiens mal, je ne fais pas de sport, je suis bavard.

Derrière le côté « thriller », le film parle aussi de la déshumanisation du travail. Il y a eu des exemples tragiques en France si l’on se réfère à France Télécom et à la vague de suicides de ses employés. Partir avec le fourgon, plein aux as, c’est sa manière à lui de se révolter ?

Exactement. C’est un film social, un film engagé. On parlait de Goodyear récemment avec un de vos collègues et c’est tout à fait ça. Le patron est américain et pour lui, ses ouvriers français sont des fainéants. Dans aucune entreprise, ni chez vous ni chez moi, on ne garde des employés qui travaillent trois heures par jour. Ça n’existe pas. Alors pourquoi être toujours dans le registre de l’humiliation ? À un moment donné, il y en a marre. Car ce sont toujours ceux qui sont au plus bas de l’échelle qui sont les plus humiliés. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. On devrait pouvoir humilier ceux qui sont en haut. Ou, en tout cas, respecter ceux qui sont en bas. Avec des conditions de travail terribles, vous risquez votre vie pour des cacahuètes, vous vous faites insulter, on vous enlève votre dignité… Eh bien, il ne faut pas s’étonner que la violence ne soit pas loin. En ça, c’est un film social.

Avez-vous cherché à rendre Tony Musulin sympathique ?

Non. Non parce que j’ai pensé que ce n’était pas son problème d’être sympa. Lorsqu’on a évoqué l’affaire dans la presse, il y avait ce côté Robin des Bois. J’ai préféré le travailler sur ses petitesses, sur le fait qu’il ne dit rien, qu’il n’explique rien, qu’il encaisse. En plus, on parlait de corporatisme, mais il ne distribue pas l’argent qu’il a volé. Il l’emprunte, diront certaines personnes plus clémentes que d’autres. Mais on peut penser que s’il n’était pas allé manger un sandwich, il aurait planqué l’argent derrière ce mur. Ce n’est pas un Robin des Bois comme on l’a dit. C’est juste quelqu’un qui part et qui appuie sur l’accélérateur avec l’argent à l’arrière. Il a tout élaboré pour essayer qu’on ne le retrouve pas. Après toutes ces montées d’adrénaline, il a eu faim et il est allé manger un sandwich. C’est ce que Musulin a dit. Et quand il est revenu, le quartier était bouclé.

C’est un acte manqué, d’après vous ?

Quasiment, oui.

Vous souveniez-vous de ce fait divers ? Vous vous y étiez intéressé ?

Oui, un peu comme tout le monde. Evidemment, l’idée qu’un type vole les banques nous plaît. Mais je n’ai pas d’admiration pour cet escroc, parce que ça reste un escroc. Après le fait divers, Godeau m’a amené le bouquin de Musulin en me disant que tout le comment du pourquoi y était. On ne peut pas dire à nos enfants : « Imitez ce mec-là. » La seule chose dont on peut être satisfait, c’est qu’il n’y ait pas eu de mort, pas de violence, pas de sang.

Qu’auriez-vous demandé à Musulin si vous aviez eu l’occasion de le rencontrer ?

Tout est dans le bouquin. De toute façon, il n’a pas voulu. Il n’avait rien à nous dire. C’est cohérent. Mais, par curiosité, bien sûr que ça m’aurait intéressé d’avoir un échange avec lui. Au-delà de ça, on suit un scénario. On n’est jamais en prise directe avec la vérité. C’est comme le musicien avec sa partition, on fait pareil. Je viens du théâtre, et quand vous jouez Molière, vous ne rajoutez pas un « la ». On est consciencieux par rapport au texte. Mais pour divertir les gens, il faut quand même un peu d’amour.

Tony Musulim va jusqu’au bout, il ne lâche rien. Ce n’est pas la première fois que vous interprétez un personnage qui va jusqu’au bout…

Oh, ça, je ne m’en rends pas compte.

Vous semblez prendre du plaisir à interpréter cet état d’esprit.

Mais c’est jubilatoire à jouer. Le radicalisme. L’intégrité. Une forme de morale avec les défauts que ça a. Parce que, aujourd’hui, on nous apprend à être souple, changer d’avis, se dédire selon ses intérêts. On dit rouge à un mec, le mec te dit que tu as raison et ensuite un autre débarque et te dit c’est rouge et vert. Et t’as raison. Et ainsi de suite. On passe notre temps à ça. Pour Musulin, rouge, c’est rouge. Il rencontre 600 personnes, il ne dévie pas, n’en démord pas. C’est bien sûr aussi un défaut, parce qu’il faut apprendre à être souple, mais le personnage est comme ça.

J’y reviens, Musulin a un lien avec d’autres personnages de votre filmographie. Même celui de « Intouchables », encore quelqu’un qui se bat…

Oui, certainement, mais pour moi, être radical, c’est une qualité. Je n’ai pas très envie de me la donner. Je me méfie des gens qui disent du bien d’eux-mêmes. Dites du bien de moi, je suis d’accord. Mais moi, je ne veux pas dire du bien de moi parce que je pense qu’un acteur, c’est un fond. Un fond de toutes les sauces. Pour être un bon acteur, il faut être aussi torve qu’élégant. Aussi moche que beau. Il faut avoir tout en magasin. Et être capable de tout. Ensuite seulement, quand tu fais ce métier depuis 40 ans, qui est quand même un métier artistique, tu peux plus ou moins t’embellir. Au sein de gens qui font ce travail-là. Ce n’est pas un travail de mineur de fond. Ce n’est pas humiliant. C’est un métier où, une fois que tu as du succès, tu es très rapidement considéré. Nous sommes quand même très privilégiés. Maintenant, humainement, ça me gêne lorsque les politiques disent du bien d’eux-mêmes. Toujours dire du bien d’eux-mêmes. Oui, et le reste ? Quand les Anglais, qui ont de l’esprit, disent du mal d’eux-mêmes, ça me fait rire.

Je ne vous demandais pas cela pour vous entendre dire du bien de vous-même mais pour pointer une cohérence dans vos choix, une fidélité avec certains réalisateurs…

Je disais que le personnage de Musulin était radical et pour moi, ce radicalisme est une qualité. Mais c’est aussi un défaut. Je suis quelqu’un d’excessif. J’ai toujours pensé qu’être modéré était un défaut, et je ne supportais pas les gens modérés… jusqu’au jour, où en vieillissant, j’en viens à me dire que ce n’est pas si con, d’être modéré. Il faut la bonne balance alors que je suis excessif en tout.

J’ai des enfants et souvent, j’essaie de leur faire peser le pour et le contre. Ce n’est pas toi qui as entièrement tort, ni l’autre qui a entièrement raison. Non. On doit jouer dans la nuance, parce que la vie est dans la nuance et personne ne détient la vérité. C’est pour cela que l’angélisme autour des comédiens est toujours un peu con. Peut-être qu’un peintre, oui… On peut penser que Chagall ou Degas sont de vrais artistes. Je le disais, un acteur c’est un fond. Il faut savoir jouer taiseux et pas du tout généreux.

Osez la rencontre !