Le 11h02: «Il y aura toujours de la caricature car il y aura toujours de la contestation»
Le webdocu belge « Fini de rire » sort ce mardi. Il dénonce les menaces qui pèsent sur les dessinateurs de presse. Olivier Malvoisin, son concepteur, a répondu à vos questions.
D’où vous est venu cette idée, cette envie de choisir ce thème ? Et pourquoi le format du webdocu ?
« À la base, nous avions un projet de film avec Michel de Wouters. L’idée nous est venue en 2006 dans la foulée des caricatures de Mahomet. Finalement, à cette époque-là, on s’est interrogé et on s’est dit que c’était bizarre que des journalistes furent menacés de mort. C’est de là que nous est venue l’idée de faire un film autour de la liberté d’expression. C’est une question très vaste, mais il apparaissait que les dessinateurs étaient des bons acteurs. Avec les dessinateurs, en fonction de leurs situations géographiques, on pouvait se rendre compte des nouvelles limites. En quelques années, les webdocumentaires sont apparus et ça m’a semblé être une forme très intéressante pour aborder la question. Le format classique (celui des documentaires, ndlr) est linéaire, le webdocumentaire permet d’apporter une porte d’entrée différente dans la problématique. L’internaute peut choisir où il veut aller. L’objectif est aussi de nous élargir, d’arriver une sorte d’exhaustivité mondiale. Le webdocumentaire est évolutif. Pour le moment on est à 40 capsules et on voudrait arriver à 80 pour avoir une vision générale sur les nouvelles sortes de censures et les nouvelles limites. »
Est-ce qu’il y a des tabous en caricature ?
« Des tabous il y en a eu à toutes les époques et il y en a toujours et ce n’est pas forcément mauvais. Chaque société à ses limites. Le sexisme est un tabou en Suède pour le moment. Un dessinateur suédois nous raconte que depuis une vingtaine d’années, dessiner une femme avec un décolleté ne passe pas du tout s’il n’y a pas un propos politique derrière. Par contre, il y a toutes sortes de tabous qui sont liés à des contextes. Il n’y a pas des tabous mondiaux, ils sont différents en fonction de la géographie, de la culture etc. Certains redeviennent problématique. On constate en Amérique latine un retour de la sacralisation du pouvoir. Cet à dire que le dessinateur qui va critiquer le chef du gouvernement s’expose de plus en plus à des procès. On ne s’attaque pas au journal, mais directement le dessinateur. »
Le mot liberté n’a de sens que lorsqu’il y a un carcan ?
« Un caricaturiste argentin nous a dit qu’il était plus libre pendant la dictature. Il y a toujours un carcan, il peut être constitutionnel. Chez nous on est très libre de s’exprimer, mais on a d’autres formes de limite qui apparaissent de plus en plus, c’est la censure a posteriori. »
Au XXIe siècle, la censure n’est-elle pas d’avantage technologique qu’idéologique ?
« Les deux sont liés. On censure techniquement et technologique parce qu’il y a de l’idéologie derrière ceux qui empêchent de parler. Je parlais de censure ‘a posteriori’. On peut regrouper cela sous différents thèmes. Dans beaucoup d’État, la Constitution protège les créateurs, et ce même dans des États dits ‘moins démocratiques’. Par contre on constate une autre forme de censure qui apparaît via les groupes de pressions, les groupes économiques. La censure technologique en fait partie. En Chine, on bloque les blogs, s’il y a contestation, internet est parfois même coupé. » (…) «
Kroll vous a-t-il parlé de censure ?
« Il est assez équilibré dans ses propos. C’est le premier à dire qu’il ne faut pas exagérer chez nous par rapport à d’autres pays. Par contre il parle beaucoup de pression, de lassitude à la fois de son côté et de celui du journal pour certains thèmes. Il en identifie deux : le premier c’est le conflit israélo-palestinien. Ca c’est dans le monde entier, les groupes de pression sont très bien organisés a posteriori dès qu’on ‘frotte trop’ vis-à-vis de la politique israélienne par rapport à la Palestine. Il dit qu’à chaque fois qu’il se passe quelque chose, par paresse il ne fait plus de dessin pour ne pas avoir des lettres, etc. Donc la pression fonctionne. Et au journal c’est la même chose. Le journal lui dit ‘on va encore avoir des problèmes avec ce dessin’. Le second thème c’est Bart De Wever. Puisque Bart De Wever a décidé de ne plus s’adresser à la presse francophone, entre autre au journal Le Soir. il est donc délicat de caricaturer De Wever, il faut faire attention à ne pas ajouter de l’huile sur le feu. Et là Bart De Wever est gagnant. Par contre on ne parle plus ici de censure, mais bien d’autocensure. »
Vous utilisez le terme ‘lissage’ par rapport à certains dessins de presse. Que voulez-vous dire par là ?
« C’est un phénomène qui est lié à l’évolution des technologies. Avant quand en faisait un dessin, c’était pour la presse locale. Aujourd’hui, le dessin est diffusé à un plus grand nombre et doit donc être compréhensible pour tout le monde. Pour éviter de choquer on en revient aux mêmes symboles. Et là où le dessin est un outil d’éveil politique, d’engagement, il se lisse pour être compris et ne pas choquer le plus grand nombre. »
Ce lissage va-t-il à l’encontre de la définition même de la caricature ?
« La caricature devient de l’illustration si elle est trop ‘lissée’. »
Les dessinateurs de presse sont-ils plus libres maintenant que dans les années 1970 ou 1980 ?
« L’enjeu se déplace. Il y a un déplacement des frontières de la liberté d’expression. À chaque époque son combat, à chaque époque sa manière de contourner. Il y a toujours eu des tabous et de la censure, mais elle se transforme en fonction des époques. Et on a toujours besoin de gens pour la contourner. Il y a des choses qui se faisaient dans les années 1970 et qui pourraient avoir plus d’impact aujourd’hui qu’à l’époque. »
Quelle serait pour vous la bonne définition de la caricature ?
« Ce serait quelque chose qui allie le pessimisme de l’intelligence avec l’optimisme de la création et de la volonté. Et avec un côté subversif, ou du moins on l’espère. »
S’occupe-t-on trop des caricatures à l’encontre de l’Islam et moins de la crise sociale ?
« Je ne crois pas qu’on s’en occupe moins, c’est juste qu’on ne s’en occupe pas trop. Mais dès que ça traite de ça, c’est justement symptomatique des blocages et des incompréhensions qu’il y a et ce, même à l’intérieur de nos pays. C’est révélateur de ce que je disais tout à l’heure, c’est le conflit entre le local et la global. C’est la théorie du choc des civilisations. »










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