« The Grandmaster » : il était une fois le kung-fu
Le génie du cinéma hongkongais s’était fait rare, depuis six ans. Le voilà qui effectue un retour surprenant, en racontant la vie d’Ip Man, maître de kung-fu. Grand entretien
C’est l’un des plus grands stylistes de l’histoire du cinéma. Et il en apporte une nouvelle démonstration avec son dixième long-métrage, « The Grandmaster ». Un film qui devrait surprendre les inconditionnels de Wong Kar-waï par le choix du sujet : les arts martiaux, par la voie partiellement biographique d’un grand maître, Ip Man. Mais un film où le cinéaste de Hong Kong se hisse encore une fois au niveau des plus grands esthètes du septième art. Rencontre avec l’homme aux lunettes noires.
Après six ans d’attente, vous revoilà… là où on ne vous attendait pas. C’est un tournant ?
C’est certainement un chapitre tout à fait neuf, dans ma carrière. On y parle de l’histoire du kung-fu, ça pourrait d’ailleurs s’appeler « Il était une fois le kung-fu ».
L’emprunt musical à Ennio Morricone et « Il était une fois en Amérique » est tout sauf hasardeux !
Comme vous dites. Mais ici, ça se passe dans les années trente en Chine. Or presque tous mes films se déroulaient jusqu’ici dans le Hong Kong contemporain ou des années 60. Au fond, ce que raconte « The Grandmaster », c’est l’âge d’or de l’histoire des arts martiaux, marqués par un code, une éthique, une combinaison entre combat et exigence.
Une nouvelle fois, la bande originale, superbe, est signée par Shigeru Umebayashi, avec qui vous travaillez depuis « In the mood for love ». Comment travaillez-vous ensemble ?
Nous parlons peu. Que dire avec des mots à un compositeur ? Nous regardons le matériel en buvant du whisky. Puis il se met au travail. Ses musiques ne soulignent jamais l’image. Elles ont une force indépendante. Cela crée une confrontation, image et musique.
Vous filmez les arts martiaux à la façon d’un opéra. La comparaison tient-elle la route ?
La différence, c’est que l’opéra ne tue pas. Les arts martiaux, oui.
Considérez-vous ce film comme un film personnel, vu l’ambition historique du sujet ?
Je conçois ce film comme un voyage personnel, oui. Qui a pris près de sept ans de ma vie. Et qui m’a apporté une nouvelle inspiration, ainsi qu’un nouveau désir de tourner et de faire du cinéma. Pour moi, il s’agissait ici de se réinventer, ni plus ni moins.
Et de revenir à vos racines, après la parenthèse américaine de « My blueberry nights » ?
Je ne le verrais pas de cette façon, non. Je suis d’ailleurs aussi fier de « My blueberry nights » que de mes autres films. Et je n’ai pas forcément dit que je ne ferais plus de film américain. Voire, qui sait un jour, de film français.
Que représentent les arts martiaux, aujourd’hui en Chine ?
C’est d’abord un sport national, qui ouvre les portes des Jeux olympiques. C’est aussi pour beaucoup une forme de yoga, pour soigner sa santé. Alors qu’à l’origine, les arts martiaux sont une arme de défense. Une arme qui peut d’ailleurs tuer. Il y a des écoles, avec des codes d’honneur, des rituels, des philosophies, des façons de penser, et voilà bien qui m’intéresse. Ce qui m’a donné envie de faire ce film ? La part spirituelle et philosophique des arts martiaux, pratiquée dans les rues et les campagnes par des personnes souvent âgées. Une partie qui a trop longtemps été négligée. J’aimerais avec ce film qu’on revienne à cet héritage spirituel. Vous savez, quand j’ai entrepris des recherches sur les arts martiaux, je me suis surtout rendu dans les campagnes et les rues. Pas dans les académies. J’ai passé beaucoup de temps à interroger les maîtres, qui ont pour la plupart atteint le cap des 70 ans.
Avez-vous appris quelque chose au contact de ces maîtres ?
Quand je me suis rendu dans le nord, j’ai rencontré un maître qui travaillait jusqu’il y a peu dans une gare, et qui est maintenant retraité. Chaque jour, dès l’aube, au plus froid de l’hiver ou au cœur de l’été, il pratiquait les arts martiaux durant deux heures avec ses étudiants… qui avaient à peu près 65 ans. Quand vous observez ces gens, vous êtes épaté par la façon dont ils sont dévoués aux arts martiaux. Pourquoi le sont-ils, ai-je demandé au maître ? Parce que, m’a-t-il dit, ces arts ne leur appartiennent pas. Ils les ont hérités de leurs aïeux. Ils les empruntent momentanément, et les transmettront à ceux qui les suivront. J’ai voulu dans cet esprit faire un film respectueux de cette tradition.
Vous le pratiquez, le kung-fu ?
Non, et voilà pourquoi j’en fais du cinéma. Hitchcock n’était pas un assassin, non ?
Vous avez la réputation d’être un cinéaste extrêmement perfectionniste. Est-ce exact que vous avez travaillé jusqu’à la dernière minute sur le montage de votre film ?
Oui. L’accouchement est chez moi chose douloureuse. D’abord parce que ce film vient de très loin : trois ans de tournage. Ce sont des années de travail. Ensuite parce que, comme beaucoup de gens, je suis tout à fait étranger au milieu des arts martiaux. Et cela même si je suis un fan des films et romans d’arts martiaux. Il y a encore ceci : faire un film sur les racines des arts martiaux, c’est entreprendre un travail énorme, avec une dimension de film de costumes. La longueur de la genèse n’est ceci dit pas exceptionnelle, dans ma carrière. Même si, dans des projets précédents, il y eut parfois des arrêts au milieu des tournages.
Vous avez tourné sans discontinuer durant trois ans !?
Oui, et ça représente donc 360 journées de pur tournage
Votre degré d’exigence est légendaire. Comment travaillez-vous dès lors avec les acteurs ?
Un documentaire a enregistré quelques traces du tournage. On y voit Tony Leung et Zhang Ziyi s’entraîner intensivement. Et on voit les saisons qui défilent : la neige, la floraison, le retour de la neige. La préparation dura à peu près une année.
On a dit que Tony Leung s’est cassé le bras sur votre plateau…
Il l’a même cassé deux fois. La première, c’était une fracture, arrivée au tout premier jour du tournage. On a donc dû arrêter la production, le ramener à Hong Kong… et attendre son retour. Ça a été une sacrée frustration pour Tony, qui s’était entraîné intensivement.
Vous sortez « The Grandmaster » en Europe dans une version plus courte que celle sortie en Chine. En quoi diffère-t-elle ?
La version chinoise contient trop d’informations, ce qui peut perturber un public international. Parfois, lorsque l’on entre dans des détails sur des noms de rues et de quartiers, cela parle à un public chinois, mais c’est passablement obscur pour les autres. Les coupes me semblaient en cela inévitables.
On ne vous a pas poussé au compromis ?
Je ne suis pas connu pour être un homme de compromis.
On retrouve dans votre film Tony Leung et Chang Chen, seize ans après « Happy together ». Ce sont aujourd’hui de grandes stars en Asie. Cela a-t-il changé quelque chose dans votre façon de les aborder ici ?
Ils ont grandi en même temps. Mais je crois que c’est surtout pour Chang Chen que le voyage que fut ce long film devrait représenter quelque chose de mémorable. Comme une nouvelle face dans sa vie. Les arts martiaux, c’est au fond l’école de la confiance. Et quand ils vous apportent cette confiance, celle-ci se reflète dans le comportement, le langage, le corps










