Katerina Gregos : le nouveau visage d’Art Brussels
Pour son édition 2013, Art Brussels a fait appel à une directrice artistique qui s’est fait connaître comme curatrice de divers projets d’envergure en Belgique et à l’étranger. Un nouveau départ.
Une disparition et une arrivée. Un drame et un nouvel élan. Quel que soit le climat dans lequel s’ouvrira l’édition 2013 d’Art Brussels, la grande foire d’art bruxelloise présentera un nouveau visage.
En octobre dernier, on apprenait en effet le décès de Karen Renders, directrice d’Art Brussels depuis une quinzaine d’années. Quelques semaines plus tard, un autre visage féminin lui succédait. Mais dans un rôle très différent. Curatrice d’exposition indépendante, Katerina Gregos est désormais la directrice artistique d’Art Brussels. Un poste qui n’existait pas jusque-là et que Karen Renders avait souhaité lui confier.
On vous connaissait pour votre travail sur diverses grandes manifestations mêlant souvent l’art et le politique comme « Newtopia » à Malines et Bruxelles ou « Manifesta 9 » à Genk. N’est-ce pas étrange de vous retrouver aujourd’hui à la tête d’une foire d’art, événement commercial par excellence ?
Pour moi, rien n’a changé. Je suis toujours la même curatrice, avec les mêmes projets. Je ne vois pas où est le conflit entre ce que j’ai fait auparavant et ce que je fais dans le cadre d’Art Brussels. A ce point de vue, il est important de rappeler que mon rôle y est purement artistique. Je continue donc à faire ce que je sais faire. Je n’ai rien à voir avec l’aspect commercial de la foire. Je travaille avec les artistes et sur les contenus.
J’ai beaucoup réfléchi avant d’accepter. Je ne change pas d’orientation. Je trouve que c’est un faux problème. Spécialement dans la mesure où je ne suis pas galeriste moi-même. Mon rôle n’est pas de vendre de l’art mais d’en montrer. En même temps, je dois dire que je ne comprends pas cette hypocrisie qui veut que tout ce qui touche au commerce, au marché de l’art soit mauvais, pas éthique, négatif…
On peut critiquer le marché, les foires, au niveau de la valeur, des questions de pouvoir, etc. Mais qui peut prétendre que l’art peut exister sans argent, sans soutien. Il en a été ainsi de tout temps. A mon avis, le problème ne vient pas du commerce de l’art mais de la manière dont les gens qui y sont impliqués, abordent les choses. Pour le reste, cela fait partie d’un tout. Si on rejette le marché de l’art, il faut aussi rejeter nos vêtements, notre nourriture, nos emplois… Tout cela fait partie du monde dans lequel nous vivons et tout cela est lié à un moment ou un autre à un acte commercial. Je remarque d’ailleurs que souvent, ceux qui critiquent les foires et le marché de l’art sont aussi ceux qui veulent absolument y être invités.
Avez-vous des réactions négatives à votre nomination ?
Pas beaucoup mais il y en a eu. Et elles reflétaient un préjugé qui m’a obligé à réfléchir. Il est très facile de ne regarder les choses que d’un côté. L’art où tout serait bien, pur, éthique. Le marché où tout serait mauvais, manipulé… Il faut oser regarder chaque chose sous tous les angles. Les foires sont une réalité. Qu’on le veuille ou non, elles jouent un rôle important et celui-ci peut être créatif.
Quel rôle jouent-elles selon vous ?
Elles jouent un rôle au niveau de l’économie de l’art. Et celle-ci est importante pour tout le monde de l’art. Elles donnent l’opportunité à des artistes de vivre de leur travail. Et puis il ne faut pas oublier qu’une foire comme Art Brussels, c’est d’abord un lieu où découvrir des œuvres. Plusieurs dizaines de milliers de personnes la visitent en quelques jours. Tous ne sont pas collectionneurs ou directeurs d’institutions. C’est un lieu où l’on peut découvrir de multiples facettes de l’art d’aujourd’hui.
Avez-vous travaillé avec les galeristes à la préparation de l’édition 2013 ?
Tout d’abord, j’ai fait partie du comité de sélection. Ensuite, j’ai effectivement pris contact avec les galeristes. Un dialogue est absolument nécessaire. 90 % de la qualité d’une foire dépend des galeries et des artistes qu’elles présentent. Je ne peux pas me couper de cette réalité de la foire. Mais je vois celle-ci dans sa totalité. Et à ce point de vue, je pense que le modèle des foires du style supermarché, c’est terminé. Que ce soit pour les visiteurs, les collectionneurs ou même les galeristes, c’est trop fatigant et frustrant. On rentre dans un lieu immense et on défile devant les stands. Au bout d’un moment, on en peut plus. Les jambes, les yeux, l’esprit sont fatigués. On ne peut plus regarder correctement.
J’ai écrit une lettre en ce sens au comité de la foire pour inviter chacun à réfléchir ensemble un peu plus à la scénographie, à la présentation des choses.
Mais au bout du compte, chaque galerie achète un espace et y fait ce qu’elle veut. Avez-vous une influence sur ce choix ?
Directement, non. Mais j’ai eu des réactions très positives à ma lettre. Pas mal de galeristes sentent bien qu’on ne peut plus continuer comme avant et sont prêts à travailler différemment. De manière plus « curatoriale ». D’autres n’ont pas eu besoin de moi pour ça et savent très bien ce qu’ils veulent faire, comment ils veulent présenter leurs artistes. Il y a dans les galeries des gens qui font un travail admirable sur le plan artistique.
D’autres enfin m’ont clairement fait comprendre qu’ils s’en foutaient et qu’ils étaient là pour vendre. On m’a traitée de naïve. Peut-être. Mais c’est grâce à ça, à un certain idéalisme, que j’espère pouvoir faire bouger les choses.
Au-delà de la présentation des œuvres, sur quoi avez-vous travaillé ?
Sur l’architecture et l’accueil. Pour la première fois, nous avons un designer qui a pris tout cela en charge. Nous avons fait une première sélection d’une dizaine d’architectes et designers. Puis nous avons demandé une proposition à trois d’entre eux et nous en avons retenu une au final. Le but était de créer des espaces plus accueillants, plus aventureux aussi. Plus proche de l’esprit d’une foire d’art qui n’est pas la même chose qu’un salon du tourisme ou de l’automobile.
Nous nous sommes même penchés sur les espaces de restauration. Non seulement pour le look mais aussi pour ce qu’on y sert. Les deux restaurants sont supervisés par Yves Matagne et pour le reste, on a essayé de proposer quelque chose de plus « sain » que ce qui était offert jusque-là.
En quoi les espaces d’accueil peuvent-ils modifier l’esprit de la foire ?
Les espaces d’accueil sont des lieux d’interaction sociale. Ces lieux où on peut faire un petit break, se reposer quelques minutes mais aussi partager ses impressions, rencontrer des gens. Dans une foire, on est enfermé pendant des heures dans un même espace. Il est indispensable que celui-ci soit le plus agréable possible.
La présence des jeunes galeries est une des forces d’Art Brussels. Comment l’avez-vous abordée ?
C’est effectivement un élément essentiel. Au fil des ans, Art Brussels a développé une réputation de foire où l’on fait des découvertes. Le programme First Call, réservé à des galeries présentes pour la première fois, reste donc primordial. Contrairement au reste du programme, on n’y fait pas acte de candidature. Il faut être invité par un des membres du comité, galeriste ou collectionneur. Et puis il y a le programme Young Talent avec quasiment 50 galeries qui soutiennent des artistes émergents.
Vous avez beaucoup travaillé dans le domaine de la vidéo. Un média difficile à défendre dans le cadre des foires…
C’est pour cela que j’ai voulu créer un espace cinéma, avec des sièges confortables et de courtes vidéos. Il y aura aussi des discussions, des échanges sur la manière dont on collectionne la vidéo.
Vous avez ajouté à tout cela des espaces de discussion, de débat…
Même si le contexte est commercial, on ne peut pas séparer l’art de son sens. L’art reste quelque chose qui communique. Ce n’est pas juste une affaire d’objets qu’on achète. Comme le phénomène des foires suscite beaucoup de discussions, j’ai trouvé nécessaire et complémentaire d’en débattre sur place. Avec les professionnels mais aussi le grand public, les étudiants.
Le samedi, nous aurons aussi des workshops autour de l’économie de l’art. Car à côté du système commercial, il y a une autre réalité qui affecte les artistes. Dans les institutions par exemple, souvent, tout le monde est payé sauf l’artiste et le curateur. L’économie informelle de l’art est un sujet énorme avec un tas de gens qui travaillent gratuitement.
Est-ce la raison pour laquelle certains auront droit à des espaces gratuits dans la foire ?
Nous avons effectivement invité six structures non commerciales auxquelles j’ai donné carte blanche. Parce que ce sont des lieux qui ont un rôle important et qui font partie du monde de l’art à Bruxelles. C’est aussi pour cela que nous invitons 35 curateurs étrangers à venir visiter la foire, Bruxelles et les artistes d’ici. L’idée, c’est de trouver toutes les manières d’aider les artistes. C’est ça mon travail, à Art Brussels comme ailleurs. Sans les artistes, il n’y a rien.
Art Brussels, du 18 au 21 avril, www.artbrussels.be.







