Arendt voulait comprendre

Nicolas Crousse
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Margarether von Trotta consacre un film à la philosophe juive allemande et aux quatre années qu’elle a consacrées au procès d’Eichmann à Jérusalem.

Cela fait quarante ans que Margarethe von Trotta nous raconte, de film en film, l’histoire de son pays. La voici aujourd’hui, avec Hannah Arendt, qui revient sur la controverse, aussi violente que complexe, qui enflamma le début des années soixante, lorsque Adolf Eichmann, criminel de guerre nazi fut arrêté en Argentine, extradé en Israël et jugé.

Pourquoi dresser un portrait de Hannah Arendt centré sur les quatre années où elle travailla sur le procès de Eichmann ?

Au début, je pensais évoquer toute sa vie. Mais je me suis vite rendu compte que ça aurait donné une sorte de chevauchée pressée, sans moment d’approfondissement. Or, la valeur principale de cette femme, c’est qu’elle pense. C’est une philosophe. On s’est alors centré sur ces quatre années, et sur son travail autour de la notion de « banalité du mal ».

Faire un film sur une femme qui pense relève d’un défi cinématographique. Le défi consistant à se demander comment filmer la pensée ?

Le film commence par l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad. Ensuite on est sur elle, fumant et réfléchissant dans le noir, dans son appartement new-yorkais. On voit qu’elle pense. Penser, c’est quelque chose de solitaire, disait Heidegger à la jeune Hannah. Dans ces moments-là, on sent cette solitude.

50 ans ont passé, depuis le procès Eichmann et la controverse liée à la position de Arendt. Comment cette position est-elle digérée, aujourd’hui ?

Mieux, évidemment. Mais à l’époque, très peu d’Israéliens avaient digéré ce qu’elle disait. Parce qu’elle a décrit la coopération des juifs avec les nazis. Elle a eu le courage d’en parler. On le lui a beaucoup reproché. Autant, sinon plus que le fait d’avoir vu en Eichmann autre chose qu’un monstre. Quand on l’attaquait sur sa soi-disant trahison à son peuple, elle avait ce mot : « Je ne suis pas capable d’aimer un peuple. Je suis juste capable d’aimer mes amis. »

Comment les Allemands d’aujourd’hui vivent-ils avec ce terrible héritage ?

On a fait plus que les Français, je crois. On a fait notre travail de deuil. Pas tout de suite. Il a fallu attendre la fin des années 60. Et on a vraiment compris notre culpabilité, en tant que société. Notamment dans les écoles. Alors que dans les années 50, on ne parlait pas du tout de ça. Le silence a prévalu, chez les survivants, en Allemagne comme en Israël, dans les premières années. Tant chez les victimes que chez les criminels de guerre. Puis est arrivée la culpabilité, en Allemagne. Puis, la rébellion. La révolte des étudiants contre la génération de leurs parents, c’était une rage terrible.

On a fait le procès à Hannah Arendt de chercher des circonstances atténuantes, précisément, à Eichmann ?

Pour elle, la chose terrible, c’était que de telles horreurs puissent s’accomplir avec la complicité d’un tel « Nobody ». Un monsieur Personne. Elle n’excuse pas du tout ! Hannah Arendt était quelqu’un qui voulait comprendre.

Le paradoxe serait-il que cette femme d’une grande intelligence n’a pas réussi à se faire comprendre ?

Elle avait l’amour de la vérité. Quelqu’un qui fait de la philosophie ne peut pas se permettre de dire : je vais seulement jusque-là, pour ne pas blesser les autres. Quand on a une conviction philosophique, on doit la développer totalement.

Osez la rencontre !