Du pain et des jeux, ça marche !
Thierry Michel a suivi Moïse Katumbi, le gouverneur du Katanga et peut-être futur président du Congo, pendant six ans. Portrait.
Thierry Michel est un cinéaste obstiné. Expulsé du Congo après son documentaireL’affaire Chebeya, un crime d’Etat ?, il met tout en œuvre pour brosser le portrait du gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, héros moderne dont l’étonnante success story mêle foot, business et politique.
Dans « Katanga Business », Moïse Katumbi avait la carrure d’un personnage de western. Ce n’est pas le sens que vous donnez au portrait. Pourquoi ?
L’histoire est passée par là. Dans Katanga Business, Moïse commençait à réaliser son programme. Le Moïse d’après est passé par l’expérience et l’usure du pouvoir. Son club de foot est devenu vice-champion du monde. Ensuite les questions sont arrivées. Populaire ou populiste ? Intérêts publics ou privés ? Ou les deux ? L’histoire change un homme…
Comment a évolué votre propre réflexion sur Moïse ?
Pour bien traiter un personnage de manière shakespearienne, il faut être proche. Donc, épouser son point de vue, être en empathie. Tout en gardant une distance critique. En plus, Moïse ne réagit pas de la même manière en toutes circonstances. Mais il s’installe dans cette culture que la colonisation avait bien installée, que le mobutisme a porté à son paroxysme. Il poursuit l’héritage. Moïse est un Berlusconi africain.
Qu’avez-vous appris cette fois ?
Que l’homme politique a besoin d’un miroir narcissique et dans le cas de Moïse, comme pour Mobutu, ce miroir, c’est son peuple et les médias. J’ai aussi appris comment les peuples peuvent se laisser mythifier par l’aura d’une personne. Le peuple attend un messie, donc est presque prêt à tomber dans la servitude volontaire. Pourquoi pas ? On voit de plus en plus cette émergence de gens qui ont du charisme, la puissance économique et footballistique, tel Berlusconi, Tapie. Du pain et des jeux, ça marche toujours.
Quelle est la différence entre votre travail autour de Mobutu et celui sur Moïse Katumbi ?
Avec Mobutu, j’avais une indépendance complète. Ici, les rapports sont plus complexes. Je suis confronté d’emblée à son intimité. Mais il y a des points de convergence entre mon travail sur Mobutu et celui sur Moïse. Il fallait cerner l’individu, les stratagèmes, ruses et astuces du personnage. Comme Mobutu, Moïse a su instaurer un rapport au peuple extrêmement intime. Mobutu était adulé. Moïse aussi sait parler au peuple. Avec la politique de la main tendue, qui est une forme de corruption. Avec Moïse, c’est aussi une histoire inachevée. La saga va continuer. Mobutu, c’est un bilan historique, qui a été interdit au Congo, Kabila père ayant eu peur que le film permette la nostalgie ou des amalgames. Ce film-ci interfère sur l’histoire.
Et Moïse Katumbi n’est pas très content du film, semble-t-il…
J’en suis surpris car c’est un portrait contrasté, équilibré et objectif. Il y a forcément des bémols, je donne un point de vue divergent sur sa gestion du pouvoir et des affaires. Il ne l’admet pas, c’est son droit. Il faut savoir que la quasi-totalité du journalisme au Congo est dépendante de la manne bienveillante de ceux auxquels on adresse louanges ou critiques.
Quelle leçon retirer de ce film ?
Que le peuple doit toujours avoir le regard sur ses dirigeants, pour ne pas laisser déraper.








