L’art brut à l’épreuve du temps

Daniele Gillemon
Mis en ligne

Dessins, bois sculptés, terres cuites et tapisseries aux couleurs polonaises occupent le Musée Art) & (Marges.

  • Il serait vain de chercher une spécificité nationale induite par la religiosité ambiante ou la constance de l’art populaire dans ces tableaux. ©D.R.
    Il serait vain de chercher une spécificité nationale induite par la religiosité ambiante ou la constance de l’art populaire dans ces tableaux. ©D.R.

L’art brut, cette manifestation de moins en moins sauvage et hors circuit de la créativité, aurait-il des frontières ? Non, évidemment. Celui qui nous est proposé au musée Arts) & (Marges ne nous apparaît « polonais » que dans la mesure où il sort de Pologne, de ses institutions psychiatriques et de ses collections.

Pour le reste, il serait aussi vain de lui chercher une spécificité nationale induite par la religiosité ambiante ou la constance de l’art populaire que de parler du sexe des anges.

Deux voyages en Pologne effectués, l’un par la fondatrice Françoise Henrion, il y a vingt ans, l’autre par l’actuelle directrice des lieux, récemment, ont contribué à verser ces pièces polonaises au dossier déjà complexe de l’art marginal et à permettre cette exposition plutôt réduite mais gratifiée à l’étage d’une petite sélection supplémentaire.

Sous le titre, joliment brut lui aussi, d’« Une hostie dans une bouteille », l’exposition propose des dessins et des objets de valeur assez inégale.

En dehors de quelques dessins d’artistes connus comme Zarebsky ou Edmund Monsiel qui figurent dans les collections de Lausanne, et toute plaisante qu’elle soit à visiter, l’exposition aurait plutôt tendance à nous souffler que l’art brut est en fin de règne, du moins pour ses productions récentes, avatars qui n’échappent pas toujours à la banalisation.

Ils font désormais si bien partie des murs que leurs critères d’appréciation changent et s’apparentent à ceux qui régissent l’art tout court.

La célébration de l’art brut depuis des décennies, son utilisation à des fins thérapeutiques, la visibilité des collections, l’intérêt du public, les publications voire les blogs et le marché ont si bien élargi ses horizons qu’il a fallu changer les termes de son identité – art brut, marginal, outsider… – et bien entendu notre façon de voir.

On se préoccupe moins aujourd’hui de savoir quelle biographie conforme aux vues de Dubuffet, l’inventeur en matière d’aliénation et de marginalité, se cache derrière l’œuvre que de la considérer sous l’angle classique de puissance et de valeur esthétique de l’image.

Un changement bénéfique qui pourrait contribuer à sauver du genre l’art marginal.

Ainsi l’installation de petites reliques iconiques de figures féminines de Lawniczac paraît de bien peu de poids dans le champ artistique actuel où ce type de procédure est devenue courante.

Même impression avec les terres cuites de Zagajewski, les dessins de bateaux de Glowala, le meuble-tombeau en bois foisonnant de figurines de Strek, les sculptures primitivistes de Sutor et même les tableaux de Maria Wnek si conformes à ce qu’on attend communément de l’art brut, si prévisibles, qu’ils frôlent en effet, et quelle que soit leur sincérité, l’œuvre de « genre ».

En revanche, les dessins hirsutes au feutre noir de Dembinsky, personnages aux caractères sexuels exacerbés, sont non seulement fort beaux, mais imprévus avec leur formidable charge graphique dans l’espace blanc du papier.

La tapisserie canaille de Marian Henel truffée de mégères enragées montrant leur derrière ne manque pas d’air non plus.

Dans un registre beaucoup plus subtil, les dessins captivants de Justyna Matysiak, de Kiebzac et d’Edmund Monsiel, tissu serré et gris de visages obsessionnellement répétés, appartiennent au meilleur de cette sélection polonaise.

Musée Art) & (Marges, rue Haute à Bruxelles, jusqu’au 26 mai, www.artetmarges.be et 02-533.94.90.

Osez la rencontre !