De l’orientalisme aux peintures-mots
Pour sa vente de mai, la salle de Lokeren ne compte plus les grands noms : de Muller ou Raveel à Dotremont.
Premier arrêt au XIXe siècle avec une grande toile de Charles Louis Lucien Muller (1815-1892), peintre français académique, connu pour ses portraits, ses peintures de genre et d’histoire et auteur de la décoration du plafond du salon Denon au Louvre (1863-66). L’Orientale proposée ici 26-33.000 euros témoigne de l’intérêt pour l’orientalisme à cette époque. Les marchands expliquent « comme beaucoup de tableaux de peintres orientalistes, c’est une interprétation. Il s’agit plus que probablement d’un modèle européen habillé à la mode arabe. Ce portrait a été réalisé dans l’atmosphère sensible à l’exotisme qui régnait à Paris pendant cette période (Napoléon III) ».
Deuxième halte chez Roger Raveel, peintre belge récemment décédé, auteur notamment des peintures murales de la station de métro bruxelloise Mérode et représentant de la Belgique à la Biennale de Venise en 1968. Cet artiste attachant qui étudia aux Beaux-Arts de Gand possède son musée dans son village natal de Zulte, en Flandre-Orientale. De Vuyst a rassemblé une dizaine d’œuvres du peintre qui mêle volontiers le figuratif et l’abstrait, avec un bel échantillon des techniques exploitées – litho, dessin, acrylique, huile, sérigraphie… – et des prix allant de 1.000 euros pour les estampes à 80.000 euros pour Magie, une toile monumentale datant de 1984. Elle est caractéristique de l’œuvre de Raveel, avec le miroir qui implique le spectateur et l’environnement dans la peinture, le vide blanc mystérieux et la palette de couleurs primaires et vives. On y reconnaît le jeu de rythmes et d’absence, l’énigmatique figure humaine, les puissants aplats de couleurs.
Dernière étape avec Christian Dotremont (1922-1979) et ses logogrammes, une « écriture » inventée par le peintre et poète belge membre du groupe Cobra. Ces peintures-mots sont des graphismes, des manuscrits originaux et spontanés. Peintre de l’écriture, Dotremont attache de l’importance au mot en tant que tel, dans sa dimension matérielle et sa réalité propre. Pour lui, il ne faut pas savoir lire ses logogrammes mais les appréhender dans leur dimension graphique. Le texte des logogrammes se retrouve en dessous en écriture régulière tracée au crayon. Il permet d’en comprendre le sens mais seulement après l’avoir vu. Ce rapport graphie-langage, écriture et dessin, se trouve au centre de l’œuvre de l’artiste qui y a consacré ouvrages, expositions, films, photos… et l’a également décliné in situ, en Laponie notamment, avec ses logoneiges et logoglaces. Les logogrammes découlent d’un tracé vif, spontané, rapide, imprévu et imprévisible. Aucun souci de proportions ni de régularité n’imprègne le tracé : les lettres s’agglomèrent ou se distendent, sans intention de lisibilité. Dix logogrammes (dont deux en duo avec Morgens Balle) sont mis en vente pour des montants allant de 1.500 au décuple pour son Chromosome noir, un très beau logogramme de 1978 réalisé à l’encre de Chine sur papier. Reste plus de six cents œuvres à découvrir sur le Net ou sur place. Rendez-vous à l’expo, dès le 8 mai.



