Avant de monter sur scène pour recevoir sa distinction, des mains de Kate et Jonathan, deux de ses héros-cultes, il a remonté le temps avec nous jusqu’à l’aube de sa carrière, entamée dans Le Soir, en 1971.
Il y a quarante ans, votre première bande dessinée était parue dans Le Soir. C’est un bon souvenir ?
Oui! A l’époque, j’étais l’élève de Derib, l’auteur suisse de Buddy Longway et Yakari. Il connaissait le scénariste belge de Ric Hochet, André-Paul Duchâteau et le responsable des publications de bande dessinée au journal Le Soir. Je les ai renconrtés grâce à lui. J’avais envie de dessiner une histoire qui se passerait au Canada. André-Paul m’a écrit trois histoires courtes de huit pages de Monfreid et Tilbury. C’était une superbe aventure pour moi. Je le remercie encore aujourd’hui de sa confiance et de sa générosité.
Après cette première expérience, vous avez signé vos propres scénarios. Vous préférez travailler seul ?
Je ne peux pas être dessinateur sans être scénariste. Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Je me sens frustré si je ne peux pas raconter mes propres histoires. Ce n’est pas par caprice. Simplement, ça me permet de changer les choses comme je l’entends. Un album, c’est quelque chose de vivant, qui croît, qui se développe. Il faut pouvoir à tout moment se remettre en question, changer de direction, ne pas rester sur les rails…
Vos héros ne sont pas des aventuriers ni des justiciers. Ils partagent des émotions avec le lecteur, une dimension rare dans la bande dessinée. Il est très difficile de transmettre de l’émotion par le dessin. Vous avez un secret ?
Je ne sais pas sauter d’un train à l’autre mais je sais parler des sentiments. C’est la chose qui m’intéresse d’abord dans la vie. Pour dessiner l’émotion, je joue énormément de la contradiction entre le texte et ce qui est explicite dans l’image. Par exemple, quand un personnage rit, alors que ce qu’on voit autour de lui paraît horriblement triste, le lecteur prend soudain conscience de la nature humaine des choses. C’est l’essence de mon mode d’expression graphique.
A un moment de leur carrière, Hergé et Franquin se sont sentis littéralement prisonniers du succès de leurs personnages, au point même de déprimer. Vous avez aussi un héros fétiche, Jonathan, né en 1975 dans le journal Tintin. Quels rapports entretenez-vous avec lui ?
D’une certaine manière, je me suis aussi retrouvé prisonnier de Jonathan, dans l’Himalaya et je l’ai abandonné pour me consacrer à des one-shots sans héros récurrents. Je refusais de me laisser enfermer dans la routine. Je l’ai laissé tomber pendant onze ans ! Et puis j’y suis revenu après deux voyages personnels au Tibet. Cela m’avait fait du bien de le mettre de côté.
Il vous est arrivé de rêver de lui ?
Non mais j’ai rêvé d’un album de Spirou inédit de Franquin. J’ai même encore la couverture sous les yeux ! Et Jonathan, lui, rêve de moi, semble-t-il, puisqu’il m’a écrit dans l’album de Elle ou dix mille lucioles, où il me demande de le rejoindre plutôt que de passer ma vie assis, un crayon à la main !
La bande dessinée d’aujourd’hui n’hésite pas à prendre des engagements politiques, sociaux, économiques, philosophies. Il existe de véritables « BD reportages » dessinés en Afghanistan, au Rwanda, à Gaza… Dans vos albums, on trouve des échos à la guerre du Vietnam, au conflit entre le Tibet et la Chine mais vous ne prenez jamais directement position, pourquoi ?
Je ne cherche pas à livrer de message dans mes albums car je crois davantage dans le pouvoir de la fiction. Les messages vieillissent. Ils sont trop liés à l’actualité. Je préfère m’en détacher mais cela ne m’empêche pas d’avoir des positions claires. Quand je parle du Tibet, de la Chine, tout le monde comprend ce que je pense. Je ne marche pas sur la pointe des pieds.
Vous avez reçu une dizaine de prix dans votre vie, dont le plus beau est peut-être celui de la « société de l’encouragement au bien ». Diagonale Le Soir vient couronner l’ensemble de votre œuvre. Cela vous touche ?
Enormément car je jury est principalement composé de grands auteurs de bande dessinée que je respecte et que j’admire profondément. Contrairement aux critiques, eux savent très bien que je ne sais pas dessiner. C’est d’autant plus fort qu’ils m’aient attribué ce prix ! Sérieusement, je suis très ému et au-delà de ce qui m’arrive, je partage pleinement cette philosophie des prix Diagonale Le Soir de mettre en valeur les nouveaux talents de la bande dessinée.