Le créateur du Printemps à Tchernobyl est monté sur scène pour partager avec le public de la ferme du Biéreau de Louvain-la-Neuve un voyage halluciné parmi les survivants de la catastrophe nucléaire. Avant cette cérémonie de poésie noire, il nous a parlé avec une sincérité bouleversante de cet album où l’art guérit des horreurs de l’humanité.
Une bande dessinée avec Tchernobyl dans le titre, ça n’a pas fait peur aux éditeurs?
Heureusement, je sortais d’un album racontant un voyage aux Iles de la Désolation où le public m’avait suivi, alors que les éditeurs étaient un peu hésitants. Du coup, quand j’ai évoqué le projet du Printemps à Tchernobyl, l’idée a été acceptée sans difficultés chez Futuropolis.
A l’arrivée, c’est un album éblouissant de couleur, de poésie, d’émotion, là où on s’attendait à un catalogue de visions d’horreur et de mort!
En partant pour Tchernobyl, j’avais les mêmes a priori que tout le monde. Je partais pour le pays de la mort. Dans mon matériel, je n’avais embarqué que des fusains, des encres et des craies noires. Tout dans ma tête allait dans ce sens. J’y allais dans le cadre d’un projet développé par une association qui milite en faveur de la sortie du nucléaire. Ces images de mort, je les ai effectivement trouvées autour du sarcophage de la centrale atomique, dans la zone interdite et la ville fantôme de Pripiat, vide de tout habitant depuis 22 ans, un temps si long que le communisme a disparu depuis! Pripiat est une sorte de Pompéi du XXe siècle. Mais en-dehors de cette zone à proximité immédiate de la centrale, j’ai découvert sous les frondaisons une lumière vertigineuse. J’avais mon compteur Geiger dans la poche, qui me rappelait toujours le danger et pourtant, ce que je voyais était magnifique! C’est de cette réalité de Tchernobyl, de la force du vivant, que j’ai voulu témoigner. Evidemment, ce n’était pas ça qu’on attendait de moi et les gens de l’association qui m’accompagnaient ont été u peu déstabilisés.
C’est aussi le récit d’une reconstruction personnelle. Vous aviez un problème à la main qui vous handicapait dans le dessin et il s’est résolu de lui-même pendant cet étrange voyage…
J’ai ressenti là-bas un vertige effrayant. La mort est dans l’air, dans la nourriture, dans le moindre geste que l’on fait ou que l’on ne fait pas. Mais on ne la voit jamais! Et la surprise, c’est que la vie peut reprendre le dessus. J’ai recommencé à dessiner avec des enfants, on s’est raconté des histoires. Ce fut une aventure extrêmement touchante. Bien sûr, il faut rester lucide. J’ai aussi rencontré un liquidateur, qui a fait partie des équipes chargées de nettoyer la zone après la catastrophe. Tous ses copains sont morts. On ne sait pas par quel miracle, lui, est toujours là. Dans ce livre, je n’ai rien voulu cacher ni enjoliver. J’ai juste voulu faire passer un sentiment d’humanité plus intime, plus subjectif. A côté de tout ce que ces survivants ont vécu, mon petit problème à la main était presque indécent. J’ai été renvoyé à moi-même. Quand je suis rentré en France, mes amis me prédisaient un cinquième bras dans les mois à venir. En fait, ce livre n’est rien d’autre que le reflet de nos propres peurs.
Après une expérience aussi ultime que Tchernobyl, le Prix Diagonale Le Soir du meilleur album ne peut pas changer votre vie…
Non mais ça fait extrêmement plaisir car le jury de Diagonale Le Soir est un jury d’auteurs et, dans la bande dessinée, la plupart d’entre nous travaillent seuls dans leur coin. On ne sait jamais comment un livre va être reçu, vécu. Je suis heureux de les avoir touchés.