Le Seigneur des anneaux franco-belge de Vehlmann et Gazzotti
À Louvain-la-Neuve, la ferme du Biéreau a fait un triomphe au scénariste français Fabien Vehlmann et au dessinateur belge Bruno Gazzotti.
Récompensés du Prix de la Meilleure série, le scénariste français Fabien Vehlmann et le dessinateur belge Bruno Gazzotti.nous ont confié toute l’importance de ce trophée. Il n’existe nulle part ailleurs de prix spécifique pour les séries de bande dessinée, que l’on considère souvent à tort comme une forme d’art facile à but commercial. En réalité, le modèle historique des histoires à suivre créé à l’âge d’or des journaux Tintin, Spirou et Pilote, est aujourd’hui en péril. Il est de plus en plus difficile pour de jeunes auteurs de faire connaître de nouveaux personnages, à cause de la surproduction. Du coup, les éditeurs préfèrent publier des one-shots ou diptyques. C’est pour réhabiliter le modèle franco-belge de la série de bande dessinée que Diagonale Le Soir a créé ce prix, attribué pour sa toute première édition à Seuls. Dans cette saga, ce sont les enfants qui se retrouvent seuls. Livrés à eux-mêmes, certains développent des mécanismes de solidarité, tandis que d’autres basculent dans une forme d’idéologie totalitaire. La mort est mise en abyme par les auteurs dans ce thriller fantastique dédié à tous les enfants victimes des violences du monde des adultes. Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti nous en parlent sans faux semblants.
Seuls est l’une des rares nouvelles séries à succès de ces cinq dernières années avec plus de 80.000 exemplaires vendus à la nouveauté. Comment expliquez-vous cette réussite ?
Fabien : « Les nouvelles séries, au sens traditionnel du mot, sont devenues des paris risqués pour les éditeurs. Parce que les premiers tomes sont noyés parmi des milliers de sorties. Avant, on pouvait attendre le 4e ou le 5e tome pour mesurer si la série décollait ou non. Aujourd’hui, on décide au deuxième épisode si on va continuer ou pas. Pour un scénariste, il faut donc prévoir une sorte de fin prématurée, permettant de boucler la saga plus tôt si le public ne mord pas assez vite. Cela m’est arrivé, par exemple, avec le projet de série de science-fiction Ian, qu’il a fallu arrêter après 4 tomes. Dans le cas de Seuls, ce qui nous a aidé, c’est que Bruno avait déjà un public fidèle avec sa série Soda. Ses fans l’ont suivi sur Seuls, ce qui a permis de vendre 18.000 exemplaires du premier tome et de monter en puissance rapidement. Mais j’ajoute que le premier album est paru en 2006. Je ne sais pas si en 2013, on aurait pu le sortir aussi facilement… »
Bruno : « Ce qui était neuf dans ce projet pour moi, c’était de renouer avec l’esprit d’aventure, à une époque où il n’y avait plus que du gag dans Spirou. Et aussi de mettre un petit Noir parmi les héros de l’histoire. Je pense que le public a apprécié ces originalités de la série. »
Au contraire de Tintin, Spirou, Astérix, Lucky Luke, il n’y a pas de héros emblématique dans Seuls.
Fabien : « La différence avec les héros classiques que vous citez, c’est qu’on pouvait lire chaque album séparément. Ce n’était pas comme Seuls une histoire à suivre, où il faut avoir lu les épisodes précédents pour comprendre le fil. Ici, on ne peut pas lire la saga dans le désordre, même s’il y a, à l’intérieur de la série, des cycles. »
La plupart des séries actuelles sont prévues dès le départ en un certain nombre de tomes pour rassurer le lecteur ».Pour Seuls, vous savez jusqu’où vous vous irez ?
Fabien : « Nous sommes dans un projet post-apocalyptique de grande ampleur, dont l’inspiration regarde du côté de Sa Majesté des Mouches. Je connais la fin. J’en ai parlé à Bruno. On sait où l’on veut arriver mais on n’est pas sûrs du chemin ! En clair, on réagit aux commentaires des lecteurs et on se permet de redéployer l’univers en fonction de leurs envies aussi. Là, on vient de basculer dans le fantastique et le public se demande évidemment où nous voulons l’emmener. C’est la part transgressive du projet. Idéalement, si les lecteurs nous suivent jusqu’au bout, nous avons de quoi nourrir 20 à 25 albums en plusieurs cycles. En-deçà, je serais frustré de certaines choses. Il faudrait condenser le récit et se priver de certains grands rebondissements. Seuls, c’est notre Seigneur des Anneaux franco-belge, une vraie saga épique, avec sa mythologie, ses frissons, ses pistes philosophiques… »
Bruno : « Mon dessin est effectivement tous publics et non réaliste. Cette rondeur permet de prendre les enfants par la main pour les surprendre avec une histoire à laquelle ils ne s’attendent pas. On leur fait un peu peur, c’est vrai, mais ils aiment ça et je pense que c’est formateur pour un enfant de se confronter à la peur. Le récit n’est pas « gore ». Nous évitons la violence inutile. Quand un enfant meurt, on ne voit que sa main. Le reste appartient à l’imagination entre les cases… »
Fabien : « Seuls est clairement destiné aux enfants. Le message est dans le titre : il leur dit que non, ils ne sont pas tout seuls. On les prend au sérieux. On pense à eux d’abord. Ensuite, on s’adresse à la part d’enfance qui existe au fond de chacun d’entre nous. Nous avons reçu un témoignage extraordinaire à la Foire du Livre de Bruxelles. Des parents sont venus nous confier que leur fils, qui ne lisait jamais de livre et vivait replié sur lui-même, après avoir lu Seuls, s’est mis à communiquer avec eux. C’est le plus beau des prix ! »



