Les manipulations de Xavier Mauméjean

JEAN-CLAUDE VANTROYEN
Mis en ligne

Daryl Leyland, vous connaissez ? Et les histoires de « Mother Goose » ? Alors lisez !

C’est un roman en abyme, en faux-semblants, en vrai faux ou faux vrai. Un tour de force d’un écrivain manipulateur arrivé au faîte de son art. Cet American Gothic est fascinant comme le tableau de Grant Wood du même nom, qui montre deux paysans américains, fermés, sévères, l’homme tenant une fourche, sa femme portant un tablier. Un tableau mystérieux et terrifiant. Comme le roman de Xavier Mauméjean.

Il s’agit de Daryl Leyland. Et de « Mother Goose », les Contes de ma Mère l’Oye, version américaine. Des contes pour enfants, souvent cruels, sombres, monstrueux. Daryl les a rassemblés, annotés, commentés et, avec son compère dessinateur Max Van Doren, les a publiés en 1938.

Mais qui est ce héros de l’imaginaire américain, qui a pu forger une mythologie de la culture US à travers ces « nursery rhymes old and new » ? Xavier Mauméjean part à sa recherche. Ou plutôt François Parisot, le traducteur frustré de cette version de Mother Goose. A travers les témoignages de ceux qui ont connu Daryl Leyland, de ses amis d’orphelinat, de ses camarades de ferme, de Jack Sawyer, le scénariste de Hollywood chargé d’enquêter sur Leyland par la Warner, qui veut faire un film sur lui, de l’éditeur de Mother Goose, d’un exégète de Leyland, des gens qui travaillaient avec lui à l’hôpital, etc. Par le truchement de ces notes, témoignages, courriers, papiers retrouvés, Mauméjean installe un vrai personnage, qui a connu une vie difficile : son père se débarrassant très vite de lui, il est allé d’établissement en établissement, puis de petits boulots en petits boulots.

«  Il y a dix ans, j’étais en Caroline du Nord, raconte Xavier Mauméjean. J’avais trouvé un recueil de Mother Goose. J’ai été frappé par la grande différence de ces contes avec la tradition européenne : ils sont nettement plus sombres, plus cruels. Je comptais faire quelque chose à ce sujet. Et puis j’ai découvert Henry Darger, un écrivain-peintre américain, que personne ne connaît vraiment et ça m’a plus, sa vie mal barrée, son art brut. Et voilà ce que je devais faire : partir de la vie de Darger pour construire celle de Leyland, un homme sans culture, dont on se demande s’il est idiot ou génial, qui change l’imaginaire de son pays. »

Xavier Mauméjean voulait écrire ce livre, mais il ne voulait pas réaliser un pseudo-roman américain. D’où le personnage du traducteur. «  Cet Européen, héritier d’un imaginaire millénaire, peut s’interroger sur une jeune nation qui crée son propre imaginaire.  » Pour Mauméjean, il y a en effet une mythologie américaine qui se forge. Celle du futur avec la science-fiction, avec les superhéros des comics. Mais aussi avec ce mélange de féerie, d’innocence et de noirceur qu’on trouve dans Mother Goose. «  Je crois sincèrement à cette idée que l’enfance doit être confrontée à des peurs terribles. On la retrouve chez Dan Simmons, Stephen King, Peter Straub, le Magicien d’Oz de Frank Baum : il y a une part très sombre dans l’imaginaire américain.  »

Pistes brouillées

Mauméjean brouille subtilement les pistes. Parisot, son traducteur, c’est une référence à Henri Parisot, celui d’Alice au pays des merveilles. Jack Sawyer, son scénariste enquêteur, c’est à la fois Sawyer, le héros de Twain, et Jack, le héros de tous ces contes. Tout est référencé de la même manière. Jusqu’à se demander si Daryl Leyland a vraiment existé. L’auteur répond par énigme. «  Le personnage n’existe pas. Mais il y a 90 % de vrai, 5 % de faux et 5 % dont je ne sais d’où ça vient.  » Pourtant, Leyland est référencé comme auteur de Mother Goose dans Wikipedia, avec référence éditoriale. A moins que ce ne soit Mauméjean qui l’a introduit lui-même… «  J’aimerais bien, lance-t-il, qu’il vive sa propre vie…  »

Osez la rencontre !