Un kilomètre à pied, et fusent les idées
Jean-Paul Kauffmann remonte la Marne et évoque odeurs, géographie et histoire.
Entretien
Jacques Lacarrière avait pris la route en 1971 pour mille kilomètres à pied, des Vosges aux Corbières. Le récit qu’il en a tiré, Chemin faisant, reste une source d’inspiration pour bien des écrivains marcheurs. Jean-Paul Kauffmann et Daniel de Roulet le citent. Axel Kahn, généticien français de 69 ans, entame la semaine prochaine un itinéraire pédestre qui le conduira de la frontière belge à la frontière espagnole. Cité par Le Monde, il affirme vouloir retrouver « l’émotion suscitée il y a longtemps par la lecture de Chemin faisant de Jacques Lacarrière. » Le modèle est bien là, même s’il prenait lui-même exemple sur d’autres marcheurs qui l’avaient précédé sur les chemins. Jean-Paul Kauffmann, rencontrant Jacques Lacarrière à la sortie de Chemin faisant, lui avait dit : « Un jour, je ferai comme vous. » L’écrivain l’avait incité à « inventer d’autres chemins ». Requis par d’autres choses, il a attendu plus de trente ans, mais il a fini par partir, lui aussi.
Jacques Lacarrière vous avait marqué ?
J’ai essayé d’être conforme à l’esprit qu’il avait, d’écrire un livre où la matérialité du corps parle à travers quelqu’un qui marche, qui éprouve des sensations. Il y a les odeurs, les bruits, des choses très physiques. C’est aussi un livre très géographique qui parle des lieux, des pays, de l’origine des noms de ces pays.
Les livres d’écrivains sur la marche sont des énormes succès. A quoi tient cet engouement ?
Je ne sais pas… Peut-être qu’à notre époque de la vitesse, de l’instantanétité, on éprouve l’envie de prendre son temps. La marche est un éloge de la lenteur. Elle apporte une connaissance, plutôt que par la tête, par le frottement des orteils sur le sol. Tous les sens sont mis à contribution et on en a plus envie que jamais. Le rapport à la lenteur établit aussi un rapport à l’endroit d’où on vient, à l’histoire, à la généalogie. La randonnée est un phénomène relativement récent. Il y a toujours eu des marcheurs mais ça s’est popularisé de manière incroyable depuis quinze ou vingt ans.
Dans les lieux que vous traversez, vous montrez bien comment l’histoire s’est déposée par strates.
C’est aussi un livre historique. Je me sens parfois intoxiqué par la France, par tout ce qu’on m’a inculqué, par cette croyance qu’on était un pays à part. C’est peut-être pour me déprendre de tout ça que j’ai voulu écrire ce livre, mais c’est impossible, parce que le passé me harcèle.
La présence des odeurs est extraordinaire dans votre livre…
C’est dans tous mes livres, peut-être à cause de mon goût pour le vin. Mais peut-être davantage ici, parce que j’ai essayé de décrire l’odeur de l’eau. Ce n’est pas facile, et elle est très différente à mesure que vous remontez la rivière. C’est pour cela que je rends hommage à Simenon, qui a su restituer ce sens olfactif un peu tabou, signe de notre animalité. C’est le corps qui s’exprime à travers ce livre.
Le monde se partage-t-il entre ceux qui marchent et ceux qui ne marchent pas ?
On pourrait faire une division du monde ainsi. Les gens qui ne marchent pas ne comprennent pas les autres. C’est perdre son temps, ça va tout à fait à l’encontre de la doxa. A un moment, dans le livre, il y a une descente, et le rythme n’est pas du tout le même. C’est pourquoi j’ai voulu faire une remontée de la Marne. La descente, c’est aller vers la mort, la disparition. Alors que la remontée, c’est aller vers la vie, la source, le recommencement…
Pourquoi avoir choisi ce trajet-là ?
La région m’était familière à cause du vin de Champagne mais, à mesure que je remontais, ça a été la révélation d’un pays inconnu, méconnu en tout cas, et de ces gens que j’ai appelé les conjurateurs, qui ne font pas partie du flux, qui tournent le dos à tout ce que raconte la presse. Ils savent ce qu’ils vivent, au contraire de la majorité des gens aujourd’hui.



