Le jeu des objets, 100 ans après Duchamp
Plus d’un siècle de questionnements artistiques, commencé avec le premier ready-made de Duchamp en 1913, l’exposition « Poétique d’objets » interpelle le quotidien transformé en oeuvre d’art.
Une ville portuaire reconstruite, en perpétuelle mutation. Une région marquée par l’industrie. C’est Dunkerque, nouvelle Capitale régionale de la culture cette année, après Valenciennes et Béthune. Encore une Capitale de la culture, cette fois imaginée par le Conseil régional de Nord-Pas-de-Calais pour « mettre en lumière la vitalité culturelle d’une région », au-delà de la métropole lilloise qui mène la course en tête. Comme un grand voyage, le programme s’explore en 3 saisons pensées comme des escales au fil d’un foisonnement de 600 rendez-vous, parades, fanfares, théâtre, musique, expositions parmi lesquelles Poétique d’objets, au LAAC.
Un siècle après le premier ready-made créé par Marcel Duchamp en 1913, qu’est devenu « l’objet » entre les mains des artistes ? Dans le grand atrium du Lieu d’Art et Action Contemporaine, une installation arachnéenne de Sarah Sze accueille le visiteur. Sous le titre Everything that rises must converge, l’œuvre de l’artiste américaine est à la fois pieuvre poétique et robot lançant d’immenses bras articulés vers la lumière zénithale et les coursives. Plantes, bouteilles, divers objets s’élèvent dans l’espace, constituant des points d’amarrage, des bornes, autant d’objets qui ne sont plus des « choses » mais une métamorphose poétique. Est-ce bien un « ready-made » après le Duchamp du signe, ou une collection digne du fétichisme actuel très prompt à revisiter les centenaires ?
Poétique d’objets conçue et réalisée par Marion Daniel aborde le même questionnement, créant des tensions entre l’objet et la pensée. Soumise à l’architecture compartimentée du lieu, l’exposition est divisée en espaces placés sous les différentes formes de l’enchantement. Ainsi, les œuvres de Kusama et Benoît Mangin sont regroupées sous l’Art Orienté Objet quand le Bed-Dots Obsession de Kusama transforme un lit en projection mentale. Du langage aux Objets d’Affection, on croise Man Ray puis les Boîtes-Fantômes de Joseph Cornell dérivées de la pensée surréaliste, les Psycho-objets de Jean-Pierre Raynaud. La Jambe d’Orwell de Joseph Beuys (blue-jeans entre deux plaques de plexi), une Boîte-valise de Duchamp (en fin d’exposition) côtoient l’association contemporaine d’éléments épars de Mark Brusse (pierre et grillage), le Prager Brot de Wolf Vostell, la collection d’objets divers Jesus Had a Sister Productions de Dana Wyse, le porte-manteau Absentionnistes de François Curlet, autant de métamorphoses où le réel s’entend en différé.
Machines à méditer
Interrogeant le statut de l’œuvre en se basant sur la collection du musée (les accumulations d’Arman, les Valises en expansion de César, par exemple), le parcours offre tous les atours d’un domaine enchanté où le fétichisme n’est pas absent, même dans la performance : « Lorsqu’on s’intéresse à la question de l’objet, explique la commissaire Marion Daniel, le fétiche est à la fois un écueil et une proposition inévitable. Même lorsqu’ils tentent de se débarrasser de l’objet, les artistes en produisent. S’ensuit une réflexion à la fois très fine et paradoxale de la part des artistes sur leur création de sortes de nouveaux fétiches pour le monde contemporain. Déplacer les formes et les significations, tel est le principe qui rassemble les artistes investissant l’objet réel. Pourtant, les attitudes se modifient progressivement. Comme si la question du fétichisme, jamais tout à fait éloignée, tendait à s’amoindrir au fil du temps. Pour Esther Ferrer, une performance peut être faite avec n’importe quelle chaise et une exposition peut utiliser uniquement des matériaux trouvés dans le commerce qui ne seront jamais réutilisés. Tout fétichisme semble donc exclu. Cependant, certaines de ses installations et objets, – c’est le cas par exemple de l’installation Les Trois Grâces, qu’elle
réalise toujours avec les mêmes chaises à la forme légèrement arrondie –, acquièrent inévitablement un caractère historique. C’est le paradoxe de l’utilisation des objets par Esther Ferrer. »
Entre L’homme est solitaire de Robert Filliou ou Sex, Obsession de Yayoi Kusama, l’objet-performance semble littéralement menacé à Dunkerque par le désir des artistes contemporains d’en faire trop, même lorsque Rebecca Horn s’inspire de Tinguely !
Pour une louche de Duchamp à Bruxelles (sans les Surfaces de moules de Broodthaers), l’exposition Des gestes de la pensée à La Verrière Hermès piste aussi l’objet poétique à travers les créations d’Ann Veronica Janssens, Michel François, Hubert Duprat, Elias Crespin, jusqu’au 13 juillet.








