Agnieszka Holland va chercher l’espoir au fond des ténèbres

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La cinéaste polonaise Agnieszka Holland rend hommage aux résistants du ghetto de Varsovie et aux 6.000 justes polonais. Rencontre.

Agnieszka Holland a terminé il y a peu Burning Bush, une mini-série tchèque (production HBO Europe) sur l’occupation soviétique en Tchécoslovaquie et l’immolation de l’étudiant Jan Palach. La cinéaste polonaise était étudiante à Prague en 1969. Transmettre sur l’expérience communiste lui tient très à cœur. Mais c’est pour son nouveau film, In Darkness, que nous la rencontrons. La cinéaste polonaise à la carrière internationale est heureuse d’avoir pu tourner son film en Pologne. Après Amer récolte et Europa, Europa, In Darkness est son troisième film évoquant la tragédie de l’Holocauste. Il a fait plus d’un million de spectateurs polonais.

Vous aviez dit « Plus jamais, je ne ferai un film sur la période de la Deuxième Guerre mondiale ». Or, vous êtes là pour présenter « In Darkness »…

Effectivement. Cela m’a appris de ne plus jamais dire jamais ! Mais j’ai beaucoup résisté. Pendant deux ans, j’ai refusé de faire ce film mais le scénariste a été très persévérant. Son scénario était intéressant, plein de tentations. L’histoire était très forte. Le personnage principal répondait exactement aux questions qui sont pour moi principales : où est la frontière entre le mal et le bien ? A quel point le choix dépend de chacun de nous ? A quel point le choix dépend des circonstances ?

J’aimais beaucoup la façon dont il montrait les Juifs. Pas comme des victimes enjolivées mais comme de vrais êtres humains. De plus, il y avait ce challenge de tourner 80 % du film sous terre. Et après beaucoup de discussions, les producteurs étaient d’accord que je tourne non pas en anglais mais dans six langues dont le polonais, le yiddish, l’ukrainien…

Pourquoi n’aviez-vous plus envie de traiter de cette période ?

Pour trois raisons. C’est très douloureux. Ça prend beaucoup d’énergie vitale, de votre espoir en l’être humain. On ne sort pas indemne si on fait le travail de documentation et de reconstitution sur cette époque. Même si on le fait avec un esprit technico-cynique, ça vous touche. Ensuite, je pensais qu’il serait difficile de vendre un tel film aujourd’hui. Dans les années 90, il y avait un intérêt pour ces sujets. Depuis, avec une certaine banalisation via des films médiocres, la remontée de l’antisémitisme, je ne voyais pas comment faire pour toucher les gens. Troisièmement, je trouvais qu’il devenait très difficile de faire un film personnel sur le sujet alors que tant de clichés se sont accumulés. D’ailleurs, lors de la sortie du film en Pologne, les journalistes m’ont demandé : « Pourquoi encore un film sur l’Holocauste ? » C’est gênant ! On ne pose jamais la question à propos des comédies romantiques. Pourtant, elles sont toutes pareilles. Ça montre l’esprit d’aujourd’hui. Il y a de plus en plus d’indifférence.

Votre volonté avec « In Darkness » est-elle historique ?

Non. Je le vois comme un sujet existentiel et moral qui touche tout le monde et n’est jamais résolu. Il est plus en plus d’actualité. Car le danger d’enflammer le monde avec une haine irrationnelle est beaucoup plus présent qu’il y a dix ans.

Vu la montée de l’extrême droite en Europe, n’y a-t-il pas obligation de faire de tels films ?

Je pense que oui. C’est une des raisons principales pour lesquelles j’ai fait ce film. Car ce qui s’est passé n’est pas un événement passager dans l’histoire de l’humanité ! C’est un gène présent dans notre système et qui peut ressurgir à tout moment. Les néo-nazis utilisent le même langage que jadis. Seuls les boucs émissaires changent : immigrés, homosexuels…

Donc plus que faire œuvre de mémoire, vous questionnez vos contemporains ?

Oui, sur ce qu’on est. Je n’ai pas de réponse. Je ne veux pas être moraliste. En cherchant ces lueurs de la bonté en des endroits jugés impossibles, on se concentre sur des mystères qui donnent l’espoir de s’accrocher.

Vous avez toujours gardé espoir en l’être humain ?

Je ne sais pas si on peut généraliser… Je garde espoir dans le potentiel de l’être humain. Ce qui reste fascinant pour moi, c’est de voir à quel point la frontière entre le pire et le meilleur, le bien et le mal, est étroite. L’histoire de Leopold Soccha est un bon exemple.

Quelle est votre position face à ceux qui défendent la thèse qu’il est impossible de montrer l’immontrable, que seules les archives et les témoignages sont acceptables ?

Je comprends très bien cette angoisse et cette humilité face cette tâche de reconstituer l’enfer. Je ne pense pas qu’on puisse d’ailleurs arriver à un chef-d’œuvre définitif sur le sujet. Mais se résigner de la tentation est lâche. Si on est créateur et sensible à ce sujet, il faut tenter de s’en approcher. Je pense aussi que la fiction, même kitsch, peut aider les gens à prendre conscience de cette horreur comme faisant partie de leur patrimoine. La série Holocauste ou La Liste de Schindler ont changé l’esprit des gens de façon fondamentale. Même si artistiquement, ça me gêne car c’est tellement mélodramatique, donc inadéquat à cette expérience qui était privée de tous bons sentiments et de moralisme. Mais l’art populaire demande cela. Sans ça, les Américains n’auraient pas compris réellement la Shoah. Ce genre de film rend supportable l’insupportable et permet le travail de la connaissance. Je pense que la banalisation de cette réalité horrible a aidé les survivants à raconter leur histoire. L’histoire non racontée est plus toxique que l’histoire racontée.

D’où la mini-série que vous venez de terminer sur l’occupation soviétique en Tchécoslovaquie ?

Effectivement. J’ai l’impression qu’on oublie qui était vraiment Staline. Il y a tant eu de films sur l’Holocauste et si peu sur le communisme. Or, les gens ont besoin de la représentation artistique pour comprendre.

Osez la rencontre !