«L’Estonie, c’est l’humanité opprimée»
Des destins divergents sous la remarquable plume de la Finlandaise Sofi Oksanen.
Entretien
Sofi Oksanen, c’est l’incarnation des contrastes. Avec ses dreadlocks violettes, elle joue à la marginale. Avec ses lunettes cerclées d’acier, son maquillage soigné, sa jupe plissée noir et rouge, ses bas à couture, la photo de Marguerite Duras jeune épinglée sur la poitrine, elle joue la sophistiquée. Paradoxale. Jusque dans son œuvre. Sophie n’a que 36 ans et elle décortique personnages, société et histoire comme un vieux sage qui aurait réfléchi mille ans. C’est sans doute de là que viennent son talent et son succès : ce mélange de regard révolutionnaire et d’expérience de la vie, de provocation et de libertarisme et d’habileté à transformer tout ça en mots.
D’ailleurs, après la réussite de son précédent roman, Purge, Mlle Oksanen a, c’est mon avis, encore fait plus fort avec Quand les colombes disparurent. Purge avait remporté le Prix du livre européen en 2010. Ce roman-ci assène qu’elle le méritait.
Cela se passe toujours en Estonie. De 1941 à 1966. A travers les destins de deux jeunes gens, cousins, Roland et Edgar, c’est l’histoire de l’Estonie qui se raconte. Roland, c’est le pur, l’indépendantiste, l’anti-allemand et l’antisoviétique. Edgar, c’est l’opportuniste, allemand avec les Nazis, communiste avec les Soviétiques, jusqu’à falsifier l’histoire, à forger une histoire officielle et communiste de l’Estonie. Et puis il y a Juudit, l’épouse d’Edgar, délaissée, moralement et sexuellement, qui se jette dans les bras d’un officier allemand, beau, jeune, attentionné. Et il y a encore Rosalie, la fiancée de Roland, dont on découvre la tombe d’entrée de jeu, mais dont la mort mystérieuse plane sur tout le livre.
C’est une histoire extraordinaire, écrite de façon extraordinaire. D’une construction complexe et habile, d’une narration fascinante qui joue sur le réalisme du quotidien, le passage du « je » au « il », le brouillard jeté sur certains éléments qui ne se lève que petit à petit, la beauté de certaines images. Quand on dit de Juudit, « les marches fléchissaient sous le poids de son rire » ou « sa nuque avait une souplesse de temps de paix », on a beaucoup compris d’elle.
Dans vos deux précédents romans consacrés à l’Estonie, il n’y avait que des femmes, quasiment. Ici, ce sont deux hommes, Roland et Edgar, le bon et le méchant, vos personnages principaux.
Quand j’ai écrit
Purge
et
Les vaches de Staline
, je me suis concentrée sur des histoires de femmes. Pas parce que c’étaient des histoires de femmes mais parce que leurs histoires n’avaient pas encore été écrites. Depuis, je me suis penchée sur des histoires moins méconnues, et c’était des histoires d’hommes.
Juudit, la femme d’Edgar, est un très beau personnage.
D’abord, je voulais savoir comment on vit quand on est marié à Edgar, ce traître. Et puis, j’ai lu des bouquins de souvenirs, de mémoires de gens pendant l’Occupation. Chacun connaissait quelqu’un qui avait eu une liaison avec un soldat allemand. Mais où sont ces filles ? L’histoire d’une de ces filles devait aussi être racontée. C’est celle de Juudit. Quand on voit les pays occupés par l’Allemagne, il y a eu des liaisons de ce genre partout. C’est donc une histoire européenne. La femme cherche une vie meilleure, une nouvelle paire de bas… Oh pas que cela, bien sûr, Juudit connaît aussi une love story avec son officier allemand.L’Estonie, c’est le pays de votre mère. Est-ce la métaphore de l’humanité opprimée ?
Oui. L’Estonie a été la cible de la destruction, de l’occupation, de la répression, en général. Et de la délation. En fait, ce fut quasiment un système économique et sécuritaire en Estonie, où tout le monde espionnait tout le monde. Personne ne pouvait faire confiance à personne. Alors que la confiance est un besoin de base des hommes, c’est en faisant confiance qu’on se sent en sécurité. Dans le système qu’a connu l’Estonie, personne ne savait à qui il pouvait se confier. C’est une expérience traumatisante. Mais pour les gens qui ont toujours connu ce monde, je crois qu’ils ne peuvent même plus imaginer une autre forme de vie. C’est ce qu’il faut tenir à l’esprit quand on parle de Russie aujourd’hui : les Russes ont subi ce genre de vie pendant des générations, ils n’ont jamais connu un monde où on pouvait faire confiance aux autres et aux autorités.
Dans ces trois romans, vous montrez les blessures de l’Estonie. Simplement pour les dévoiler ou aussi pour les soigner ?
Les deux. En écrivant ce roman, je voulais donner de l’espoir à quelqu’un qui avait travaillé pour le KGB. Je voulais écrire sur ceux qui réécrivent l’histoire mais aussi leur donner un visage. Il y a eu beaucoup de livres sur l’histoire récente de l’Estonie, mais la plupart concernent ceux qui ont été opprimés, déportés. Sur les collaborateurs, on a peu écrit.
Y aura-t-il un quatrième volume ?
Oui. Mais je ne sais quand j’aurai le temps…JEAN-CLAUDE VANTROYEN



