Pour Dustin Hoffman, la vie recommence à 75 ans
La star américaine se lance enfin dans la réalisation. « Quartet » lui donne raison. Grand entretien.
Durant deux décennies, Dustin Hoffman fut de l’aventure de quelques-uns des plus grands films du cinéma américain. Certains, tels « Macadam cow-boy », « Les hommes du président », « Marathon Man », « Lenny », « Kramer contre Kramer », « Tootsie » ou « Rain man », ont tout bonnement accompagné l’évolution de la société américaine, en abordant des thèmes aussi divers que la marginalité, les scandales politiques, le divorce ou l’autisme.
À l’âge où d’autres savourent lentement leur retraite, Hoffman, 75 ans, se lance aujourd’hui dans une nouvelle vie. Lui qui fut, à partir de 1967 (« Le lauréat »), le plus grand acteur américain de sa génération (celle de Nicholson, Redford, Beatty…), passe derrière la caméra. Il faut au « grand petit homme » (Little big man) une insouciance bien salutaire pour se lancer dans telle entreprise. D’autant que la star californienne a préféré ne pas apparaître dans « Quartet », tendre comédie au parfum tchekhovien emmenée par quelques délicieux comédiens d’outre-Manche. L’homme se fait rare en interview, ces dernières années. L’entretien qui suit n’en a que plus de valeur. Hoffman y fut volubile, vif, chaleureux.
Cela fait 35 ans qu’on vous annonce derrière la caméra, depuis « Le récidiviste ». Comment expliquer qu’il vous ait fallu tant de temps ?
À l’époque du « Récidiviste », je me sentais totalement dépassé par les événements. Alors je me suis auto-viré. Tout en gardant mon rôle devant la caméra. En fait, d’année en année, je me suis constamment trouvé des excuses pour ne pas diriger un film. Était-ce lâcheté, peur ou autre chose ?, allez savoir. Mon ami Warren Beatty, magnifique cinéaste qui ne réalise d’ailleurs pas assez, a dit : « N’attendez jamais le bon scénario parce qu’il ne sera jamais à la hauteur de ce que vous attendrez. » J’ai souvent attendu. Un ami artiste avait un jour sculpté mon visage, et je trouvais le résultat formidable. Quelques jours plus tard je repassais chez lui et il avait changé mes yeux. Puis, plus tard, changé tout autre chose. C’est une difficulté que rencontre l’artiste : comment faire pour se satisfaire de la finition de son travail ?
Vous êtes un perfectionniste !
Si vous sentez qu’il existe au plus profond de vous quelque chose qui est meilleur que ce que vous donnez ou montrez, eh bien ! vous voulez recommencer. Quand votre travail est terminé, sur le chemin du retour vers la maison, vous vous mettez à penser : « Bon sang, pourquoi n’ai-je pas fait ça ! », « j’aurais dû faire ça ! ».
Qu’est-ce qui explique votre intérêt pour le sujet de « Quartet » ? La perspective de la vieillesse ?
Pas la perspective : je « suis » vieux !
Et pourtant, pas retraité !
Juste. Un jour, j’ai vu un documentaire sur des chanteurs d’opéra. Verdi, riche et célèbre, avait fait construire quelques années avant sa mort un bâtiment en stipulant dans ses futures dernières volontés qu’il devrait après sa mort devenir une maison de retraite pour musiciens et chanteurs qui furent les siens. Cet endroit existe encore et s’appelle la Casa Verdi, à Milan.
Vous avez parfois vécu loin des plateaux de cinéma. L’idée de prendre la retraite ne vous a jamais effleuré ?
Il y a quelques années, Hollywood m’a rendu un hommage pour l’ensemble de ma carrière. Mes amis Jack Nicholson et Warren Beatty y ont pris la parole. On a mis les petits plats dans les grands. Au fond, on m’a célébré comme si c’était fini. Comme si je n’étais plus là. Et la nuit qui a suivi cet hommage, j’ai eu une attaque de panique. Je n’en avais jamais eu de ma vie. C’est quelque chose de très étrange. Vous avez envie de sauter par la fenêtre. Ce fut le début d’une crise profonde. J’ai entamé une thérapie. Pour tenter de comprendre ce qui m’arrivait. Je me sentais fini. Or, à l’intérieur, je ressentais que je n’avais pas commencé ce que je désirais ardemment.
Quels étaient les démons qui vous habitaient ?
J’avais le sentiment que tout ce que j’avais fait m’avait séparé de la vie. Et que ma vie ressemblait… comment dire ?… à du fromage suisse ! Il y a un formidable documentaire que vous devez voir, sur la vie de Dennis Potter, qui était un célèbre dramaturge pour la télévision. Il était atteint d’un cancer terminal, on l’interviewait sur la BBC, vous le voyiez s’inondant de morphine pour lutter contre la souffrance. Et il avait alors ces mots, dans l’état qui était le sien : « C’est le meilleur moment de ma vie. » On lui demande pourquoi, il répond : « Parce qu’il n’y a rien, sur Terre, sinon le « maintenant ». Et on ne vit pas assez dans ce « maintenant ». On vit dans l’hier ou dans le demain. » Eh bien, c’est ce que j’ai réalisé soudainement, dans ma propre vie. L’absence du maintenant. La soif effrénée du maintenant. Et je pense que c’est la clé. Tout en étant la meilleure revanche contre la mortalité. Il faut y aller. Foncer !
Quitte à mettre le cinéma un peu de côté ?
J’entends dire parfois que la vie n’est pas une répétition générale. C’est faux. La vie est précisément une répétition générale. Et c’est tout le problème !
Certains de vos collègues estiment que si vous passez aujourd’hui derrière la caméra, cela fait des années que vous vous dirigiez vous-même. Vrai ?
Tous les acteurs le font. Au théâtre, si vous n’êtes pas d’accord avec votre metteur en scène, une fois que vous montez sur les planches et que la pièce commence, le moment vous appartient. Alors qu’au cinéma, vous êtes obligé de satisfaire les desiderata du réalisateur. C’est lui qui fera le montage final. De sorte qu’avec les années, les acteurs de cinéma que je connais commencent à se construire des boucliers pour se protéger.
Que cachez-vous derrière votre bouclier ?
Je ressens comme une obligation de marcher sur les fils. Si on vous offre le luxe de pouvoir choisir, il faut choisir ce qui vous touche au plus profond. Quitte à ne pas vous sentir confortable. C’est ce que j’appelle « marcher sur les fils ». Travail de funambule. Le défi d’artiste est là, je le crois. Se lancer sur un fil. Et tenter de marcher.
Billy Connolly, que vous dirigez dans « Quartet », me disait que cela fait des années que vous dirigez des films… à votre façon.
Ma femme pense que je crée la plupart de mon jeu d’acteur entre les prises du réalisateur. Mais il ne faut pas trop le dire, cela. Certains réalisateurs préfèrent rater leur film en gardant tout pour eux plutôt que d’éventuellement le réussir… en partageant des idées, qui peuvent être bonnes même si elles ne sont pas toujours d’eux.
Est-ce vrai que tout jeune, vous avez désiré devenir acteur parce que vous vous sentiez un raté ?
Non, non, non. Je ne me sentais pas un raté. J’étais un raté !
Et le cinéma vous aurait guéri ?
Je pense que ce que vous ressentez de vous dans les premières années de votre vie ne vous quitte jamais. Les fragilités originelles sont là et restent en vous, comme immuables. Dans mon enfance, mon frère était l’élève modèle et moi j’étais absolument nulle part. Un zéro ! Je n’arrivais pas à me concentrer sur l’école. J’aurais dû, pourtant, moi qui aime apprendre et lire. Mais non, quelque chose m’a programmé, à croire que mon frère était destiné au succès et moi à l’échec. Cette mémoire de l’enfance et de mes années d’adolescence ne m’a pas quitté. Et ce sont mes pires souvenirs.
Que peut une thérapie ?
Je pense que nous sommes profondément gouvernés par notre inconscient. Nous pensons que nous prenons des décisions en âme et conscience. Mais non ! La thérapie m’a appris cette chose, fondamentale dans ma construction, moi qui ne parvenais jamais à me centrer sur ce que je faisais : c’est en entrant par le jeu dans la peau de quelqu’un d’autre que j’ai trouvé mon centre.





