Une politique à risques
Alain Bouverne, détaillant belge implanté au cœur de Gand, fréquente le Salon de Genève depuis plusieurs décennies. Il constate, lui aussi, que la stratégie mise en œuvre ces derniers temps, par certaines grandes marques, comporte certains dangers.
« Il est évident que, ces dernières années, le centre du monde s’est déplacé sur l’Asie, et plus particulièrement sur la Chine. Mais les grandes manufactures horlogères ont grand tort d’oublier trop vite que, si ces nouveaux consommateurs ont une telle admiration pour leurs réalisations, c’est nous qui en avons construit l’édifice ! Et c’est l’image que nous en avons, nous Européens, de cet édifice qui les pousse à l’acte d’achat ! Ce raisonnement trouve de plus en plus sa justification dans le fait que le consommateur chinois devient un voyageur, qui vient s’imprégner de notre culture, de notre civilisation, de notre art de vivre… avant de rentrer chez lui. Quand je vois certaines marques prestigieuses prendre le risque de compromettre leur avenir sur le marché européen – où elles ont construit leur réputation et leur fortune – pour gagner des parts de marché sur des continents « en devenir », je crains qu’à moyen terme elles prennent de grands risques ! Heureusement je me réjouis de constater que certaines grandes maisons (… comme Rolex) n’ont pas opté pour ce genre de stratégie et que leur politique d’expansion ne se fait pas au détriment de leur clientèle habituelle. En parcourant, cette année, le Salon de Genève je me suis posé une seule et même question : à quoi attribuer le manque de créativité et l’absence de vraies nouvelles collections ? (à l’exception de la nouvelle « Clifton » Baume & Mercier). Habituellement nous sommes plutôt enclins à nous plaindre de l’inflation de nouveaux produits présentés à l’occasion de chaque édition du SIHH, et de la nécessité, pour nous, de faire des investissements qui ne sont pas toujours prévus.
J’imagine deux explications plus ou moins valables à la frilosité constatée cette année :
le contexte économique qui pousse le fabricant à plus de sagesse et de prudence face aux investissements très lourds que réclame la mise en œuvre de nouveaux mouvements et de collections inédites. Le prix de l’or qui a atteint, lui aussi, des sommets à moins que la véritable raison ne soit de réserver l’avant-première de leurs nouveaux chefs-d’œuvre à nos amis chinois ! Par ailleurs je voudrais souligner une autre tendance marquante constatée cette année : l’inflation « galopante » des prix avec des augmentations importantes que l’on pratique jusqu’à deux fois par an. Un jour viendra où le consommateur ne comprendra plus la justification du prix d’une montre et ne sera plus prêt à suivre la marque. Malheureusement, nous avons déjà pu constater certains « accidents industriels » de ce type, ces derniers temps. Lors de sa visite du Salon, Alain Bouverne était accompagné de son jeune fils qu’il prépare à pouvoir prendre son relais et qui venait à Genève pour la seconde fois. Une bonne raison pour noter, avec intérêt, une de ses réflexions, déjà pleine de sagesse : «Cette visite, ici et à Bâle, est doublement importante pour un détaillant tel que nous. D’abord, parce qu’elle nous permet de découvrir, en peu de temps, l’ensemble des nouveautés du marché. Ensuite, parce que nous sommes « mariés » avec nos partenaires, les marques horlogères, et ce contact annuel nous donne la possibilité de juger si le mariage va dans la bonne voie et si notre conjoint mérite toujours notre fidélité !»



