Istanbul - Instant zéro # partie 1

Kenan Görgün
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Kenan Görgün, romancier belge d'origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie. 1re partie.

Depuis dimanche matin, Taksim et Gezi Park sont bel et bien occupés. Aux alentours de 15h, les forces de l'ordre ont procédé à l'une de leurs attaques les plus violentes dans cette partie de la ville. Après avoir régulièrement entretenu le niveau de poivre de l'air, ils ont fait mine de se retirer et de dégager la place que les manifestants cherchaient à atteindre depuis des heures. Il aurait fallu sentir le piège se mettre en place.

Lorsque de toutes parts les manifestants se sont rassemblés au centre de la place et se sont laissés aller à scander les slogans de la protestation, ce fut très soudainement que les forces de l'ordre ont donné l'assaut, elles aussi de toutes parts et depuis les airs. La place est devenue une cuve, un guet-apens, et le nombre de bombes lacrymogènes fut si élevé, et leurs trajectoires si variées, qu'il n'y eut plus aucune issue de sortie. Un épais brouillard a embrouillé les lignes de fuite.

Irrespirable entonnoir. Les ruelles aux abords de la place sont étroites et en pente. Les manifestants qui se sont jetés dans ces ruelles étaient en position très dangereuse. Ces centaines de personnes, pris de panique, auraient pu s'écraser les uns sur les autres. Cela n'a pas empêché les tireurs d'élite de la compagnie nationale de gaz de se poster aux entrées et, en surplomb sur les gens, de les bombarder de nouveaux moulins à poivre. C'est à peu près à la suite de cet assaut que le véritable retrait a été instruit et que, peu à peu, tous les véhicules de la police ont évacué les lieux...

Depuis, Taksim, le parc, les avenues avoisinantes, le grand boulevard Cumhuriyet qui remonte vers le haut de la ville et le quartier des affaires sont aux manifestants. Les chants, les danses, les campements, ont remplacé les corps cabrés, aveuglés, les poumons crachés. Il y eut quelques grands feux de joie aux entrées de la place. Ca réchauffait mais ça ne brûlait pas. Mais la possibilité que ce feu de l'amitié brûle à son tour était très élevé. La majorité des manifestants a exigé que les feux soient éteints.

Si l'ambiance est globalement détendue (du moins dans cette zone), des débordements de quelques-uns ne sont pas à exclure. Le feu aurait pu se propager... aux arbres, entre autres. Vu la masse humaine présente partout, les conséquences auraient pu être plus dramatiques que tout ce qu'on a eu à déplorer (Ce texte a été rédigé avant la mort d'un manifestant, NDLR). Les feux ont été éteints. Là encore, comme en d'innombrables occasions, les manifestants continuent de... manifester un bon sens absolu. Ils sont heureux d'occuper enfin ces lieux les plus symboliques de la bataille engagée, mais leur joie, et la liesse communautaire, n'occulte jamais leur sens de la mesure, de la sécurité du plus grand nombre - et en filigrane, du message général que cette conscience envoie à tous ceux qui voudraient les faire passer pour les agitateurs qu'ils ne sont pas...

Que cela soit dit aussi : émettre depuis les environs directs de la place Taksim est très malaisé. Il semblerait que les antennes du réseau 3G soient hors-circuit. Qu'importe : un mouvement permanent se maintient - les uns quittent la place, s'éloignent un peu, rentrent chez eux pour se reposer un peu et revenir - tandis que d'autres continuent d'affluer. A mesure que les heures passent, les lieux de rassemblement se multiplient. L'énergie ne retombe donc pas - et elle ne va pas retomber. Une ville réputée pour son ultraconservatisme vient de se joindre au choeur de toutes les villes en manifestation : Kayseri, une ville de pieux croyants, conservateurs, entrepreneurs, ville natale du président de la République. Que cette ville, à son tour, voit ses habitants se rassembler par centaines et milliers dit bien la tournure entièrement inédite prise par les événements : ne peut plus durer ce traitement inhumain et déshonorant qu'on a réservé à des gens qui, dans leur écrasante majorité, veulent s'exprimer armés de leur humanisme et de leur honneur.

Mais malheureusement, cela va durer. Cela ne pourra que durer pour que les choses vécues préparent un mieux-vivre.

Premièrement parce que, si Taksim et les environs sont momentanément "sécurisés" (la sécurisation spontanée de la foule citoyenne par elle-même, par la bienveillance et la convivialité qu'elle maintient sans défaillir depuis des heures et des heures...), Ankara est l'endroit d'où, pour l'instant, parviennent les informations les plus alarmantes, où les affrontements directs auront duré le plus longtemps. A Istanbul même, il y a d'autres zones où les affrontements ont perduré et durent encore, notamment Besiktas, qui eut plus de mal à se stabiliser, et les ponts que les manifestants de la rive asiatique tentent d'emprunter pour rejoindre les lieux de rassemblements stratégiques. Le but de tous étant, désormais, que tous les lieux occupés le demeurent sans interruption, toute la nuit qui vient, et aux premières heures de la nouvelle semaine qui commence...

Nous sommes maintenant, en vérité, à l'instant zéro de l'histoire qui est en train de s'écrire : la situation a dégénéré vendredi, est devenue totalement désastreuse au cours de la journée infernale d'hier. Aujourd'hui, ce fut le répit relatif (pour certains). Le fait que les événements soient survenus au seuil du weekend a joué un rôle-clé dans leur évolution, dans la persistance des manifestants ayant finalement raison d'une partie au moins des assauts répressifs de la police... Mais demain, dans quelques heures, une nouvelle semaine commence. Une question se pose : combien se rendront aux cours, combien se rendront à leur travail ? Combien n'iront pas, aussi ? Depuis plusieurs jours, la rive européenne, autrement dit le coeur de la vie économique et culturelle de la ville, est paralysée. Seuls les petits commerçants et les vendeurs ambulants font encore des affaires en assurant l'intendance de la contestation en nourritures et en boissons. Tours de bureaux, centres commerciaux, restaurants, hôtels, tous les lieux par où passent les gros billets sont affectés et au point mort. La circulation, des véhicules particuliers comme des transports en commun, est également au point mort. Dans le ciel, en revanche, impossible de ne pas noter le nombre anormalement élevé d'avions en phase de décollage. On peut supposer qu'un nombre tout aussi anormalement élevé de gens s'empressent de quitter la ville...

Combien de temps le gouvernement va-t-il tolérer cette paralysie généralisée ? Combien de temps avant qu'il ne décide que le grand pique-nique festivalier a assez duré (Premier Festival International de Gaz Lacrymo, comme on a ironiquement baptisé le rassemblement à Taksim) ? Pour toutes ces raisons aux conséquences inévitables, la semaine qui commence va modifier, d'une manière ou d'une autre, la dynamique de la contestation. Difficile d'imaginer que les choses aillent vers l'apaisement - impossible, en fait. Car le point de non-retour a été franchi. Des excuses publiques (qui ne viennent d'ailleurs pas) ne changeront plus le cours des choses. Or, plus que des excuses, on peut toujours rêver. Il y a donc d'un côté des manifestants qui feraient une erreur historique en renonçant, et de l'autre un gouvernement qui, lui non plus, ne peut renoncer et montrer patte blanche. Cette situation a des causes profondes, matérielles et psychologiques, sur lesquelles il faut prendre le temps de s'attarder. Dans les prochaines heures...

D'ici là, il ne faudrait pas confondre réseau d'information et défouloir, et faire des réseaux sociaux une grande plaine de jeux interdits où l'information est tuée par la désinformation et les coups de gueule émotionnels de tous bords. Il y a une effervescence naturelle, propre à ce genre de situation, à laquelle il est difficile de résister, et cela peut se comprendre. Mais sombrer dans une furia de commentaires à l'emporte-pièce, une farandole de photos dont on ne prend pas toujours la peine de vérifier la provenance, ne va servir la cause de personne...

Ah si: des récupérateurs professionnels des nos colères populaires. Toujours plus sournois et malins qu'on ne le croit...

A travers une série d'articles, Kenan Görgün, romancier belge d'origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie.

Osez la rencontre !