Istanbul – Instant zéro # partie 2
Kenan Görgün, romancier belge d’origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie. 2e partie.
D’heure en heure, les événements changent de caractère. Surtout, l’évolution géographique des contestations questionne d’une part, inquiète de l’autre. Istanbul, épicentre symbolique des manifestations, est demeurée relativement calme depuis l’occupation de la place Taksim et du Gezi Park au cours de l’après-midi de samedi. Besiktas, encore une fois, a été la zone la plus turbulente. Mais les turbulences furent sporadiques. « Sporadiques
Malheureusement, cette Violence est en passe de devenir le phénomène central des manifestations, l’aspect qui grignote les autres et fait de l’ombre aux vrais enjeux. Je vais y revenir.
Sur la place Taksim et au Gezi Park, au milieu des véhicules renversés et des autobus qui barrent certaines voies d’accès à la place, les milliers de manifestants ont donc continué de savourer leur gigantesque sit-in plus que mérité. Et à aucun moment (excepté l’apparition de certains posters et drapeaux trop ciblés que brandissaient certains groupes et auxquels les groupes environnants demandaient de ranger ces motifs par trop distinctifs au sein d’un mouvement qui se veut avant tout citoyen), à ces quelques exceptions près, ce sit-in n’est jamais devenu autre chose que ce qu’il voulait incarner depuis le début… Depuis que, quelques jours plus tôt, à l’aube, les forces de police ont investi le parc alors occupé par quelques dizaines de manifestants non seulement pacifiques… mais plus ou moins endormis à l’ombre ou à l’abri de leurs tentes.
Le feu aux poudres, ce moment d’injustice inacceptable, d’abus sournois de la part des policiers, et dont on parlera encore longtemps. On devra en parler car le signal envoyé par les forces de l’ordre n’a jamais vraiment changé depuis
Cette violence sans bornes, insensée, débridée, est en train d’affecter en profondeur la nature des faits, les sentiments et les réflexions qu’ils inspirent. Cette violence est devenue une source de honte pour tous ceux qui, vaille que vaille, préservent leurs intentions de réclamer en paix qu’on prenne leur existence et leurs opinions en considération. Avant de revenir sur cette violence qui glace le sang, fait régner une apocalypse fumeuse et fiévreuse sur des quartiers entiers et livre immeubles, rues et êtres humains à l’anarchie et à la fascination du chaos, cette violence et ce qu’elle voudrait nous imposer comme nouvelle direction générale, je voudrais prendre quelques lignes pour parler de ceux qui refusent d’y céder… et continuent de représenter la majorité des contestataires. Mais pour combien de temps encore
En provenance de Kadiköy sur la rive asiatique, plus de dix mille personnes s’organisent en procession gigantesque mais respectueuse. Hommes, femmes, enfants, jeunes et personnes âgées. Leur objectif est de se joindre aux citoyens qui allument des bougies et chantent des chansons sur la place Taksim. Les policiers leur barrent la route à l’entrée de l’E-5, la grande route périphérique. Il ne s’ensuit aucun conflit, aucune manifestation violente. Non
Il m’a d’autant plus touché qu’il est l’un des seuls
Car la violence… A Ankara, elle est devenue monstrueuse, hors de tout contrôle
Mais le pire n’est pas encore ce spectacle, mais les répliques qu’il est en train d’inspirer, avec la contamination propre aux instincts de mort et de violence. En somme, au lieu de voir le pacifisme de Taksim et de Gezi déteindre sur le reste du pays, on assiste à une contagion inverse
Il est dans la nature humaine de propager les émotions comme des fleurs propagent le pollen. Nous autres sommes capables ainsi de propager l’amour, l’amitié, mais on se surprend plus souvent et plus facilement à propager la haine et le désir de vengeance. C’est ce qui est train d’arriver ici. Le principe de l’oeil pour oeil noyaute littéralement toutes les petites victoires que l’esprit de conciliation pourrait remporter au coeur de la tourmente. Les actes sont de plus en plus violents, les insultes de plus en plus inadmissibles, de part et d’autre. En bref, tout le monde s’est plus ou moins fait culbuter par tout le monde, et pères et mères et soeurs y sont passés. Insulter pour insulter n’a rien de révolutionnaire. Casser pour casser et que les deux camps finissent par ne plus rien épargner n’a absolument rien de révolutionnaire. Voir qui a la plus grosse non plus – pas sur le terrain politique du moins. C’est juste un grand volcan passionnel, émotionnel, aveugle, qu’on est en train d’inciter à l’éveil et à l’éruption. Si cela survient, ce n’est pas juste «
La passion est évidemment nécessaire, durant ces journées décisives. La passion doit être permanente. La force de conviction. Une énergie inépuisable. La passion de croire que les choses peuvent être différentes et meilleures. Mais cette passion doit brûler dans nos tripes, dans nos bides, dans nos coeurs et nos âmes. Par contre, il faut l’empêcher à tout prix de nous monter au cerveau et de brûler dans nos esprits. Car si elle nous donne du courage quand elle illumine nos coeurs, elle ne fait que brouiller notre champ de vision et de réflexion si elle a le malheur de s’emparer de nos esprits. Or, la passion, comme un feu dévorant, est attirée vers le haut, vers les têtes et les idées. Elle l’est à dessein, volontairement, par des notions que d’aucuns injectent dans l’ADN des événements avec des intentions bien précises en vue. En première ligne se tient un agitateur en chef, un expert en psychologie collective, un homme d’une intelligence redoutable et dur à la tâche. Un dirigeant qui connaît très bien son «
Prend même du sens, dans l’immédiat, une des dérives principales à entacher les manifestations
Il le sait, il le veut. Intelligence redoutable, avons-nous dit. La perversion d’une telle intelligence est d’envisager même le pire, tant que cela peut le servir.
À travers une série d’articles, Kenan Görgün, romancier belge d’origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie.








