Riton Liebman, Dieu… et le Standard de Liège
Pour ses débuts de cinéaste, Riton Liebman impose un personnage aussi pénible qu’attachant de névrosé du ballon rond. Entretien.
Avec Je suis supporter du Standard, Riton Liebman fait, à 49 ans, ses grands débuts de réalisateur, après deux courts-métrages de formation. On connaît la frimousse du loustic depuis sa tendre adolescence. À 13 ans à peine, Riton fut parachuté premier rôle du mémorable Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier, dans lequel, pris en sandwich entre Patrick Dewaere et ²Gérard Depardieu, il se réfugiait – le salaud ! – sous les draps et entre les petits seins de bakélite de Carole Laure. On l’a vu dans les années suivantes sur grand ou petit écran, au théâtre et même en one-man-show, comme avec Liebman renégat, dédié à son père Marcel, intellectuel et militant, que Riton compte reprendre l’an prochain au théâtre de l’Ancre.
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Quand on a commencé à chercher un distributeur et qu’on s’est confronté au marché, on a eu des avis. On nous conseillait par exemple de prendre Clovis Cornillac ou Patrick Bruel et d’appeler le film Je suis supporter de l’OM… ou du PSG. Or, moi, ça ne me disait pas de faire une comédie formatée. Je voulais raconter un vrai truc.
Parce que vous êtes vraiment supporter du Standard ?
Et comment ! Et du coup, tout ça me parle. Depuis tout petit.
Vous le Bruxellois, vous auriez dû logiquement être du côté d’Anderlecht…
Oui, et à l’école, tout le monde était pour Anderlecht, ton prof de gym et tous les connards. Mais le film ne parle pas que de foot…
Vous voulez dire que la névrose obsessionnelle de Milou aurait pu dans le film toucher à autre chose que le foot ?
Non, je ne crois pas. Il n’y a que le foot qui est comme ça. Parce qu’il te ramène d’abord à ton enfance. C’est la première fois où tu as marqué un but à l’école, la première fois où tu as été au stade avec les copains… C’est beau, voir un match en vrai.
Milou, vrai fêlé, rappelle le texte assassin que Desproges écrivait sur la bêtise des fans de foot. Son salut viendra d’une cure de désintoxication. À vous aussi, le foot vous a fait faire de belles conneries ?
Non. Mais moi, j’ai été vraiment toxicomane. Le vrai truc que j’ai gâché, c’était ça : l’alcool, la drogue. Voire le jeu et la thune. Le foot, à côté, c’est folklorique, c’est anecdotique. Tu ne vas pas en mourir. Ça reste de la pure déconnade, pour moi. C’est mon choix de film. Un choix assez belge, assez pudique. On va prendre un sujet et on ne va pas se prendre au sérieux. Et je crois que je suis un mec drôle. C’est comme Poelvoorde ou Edouard Baer. Même si on peut être sombre, on a des sensibilités comiques. Depuis que je suis petit, c’est comme ça.
Comment cet ADN sportif s’est-il transformé en projet de film ?
Mes films, depuis mes courts-métrages, c’est toujours un mec qui se pose beaucoup de questions. Qui essaie maladroitement de changer. Et qui va se prendre les pieds dans le tapis.
C’est votre double, Milou ?
Un double plus dingue que moi, mais oui. Moi, j’ai jamais sniffé des Panini dans des chiottes, en vrai. J’ai un enfant, je l’éduque du mieux que je peux, je paie mon loyer le 2 du mois.
Comment perçoit-on, dans le milieu des artistes, le fait que vous confessiez dans votre premier film votre passion du foot ?
Aujourd’hui, c’est à la mode. Tous les producteurs de films sont dingues de foot. Mais quand je suis arrivé à Paris dans les années 80, le foot était mal vu. Tu aimais bien la new wave, le rock, les Bains douches, mais personne n’était supporter de foot. Y a que nous, à Bruxelles, où on allait voir Molenbeek avant d’aller au Mirano.
Au début des années 80, on a pourtant le film de Jean-Jacques Annaud, « Coup de tête », avec Patrick Dewaere dans le rôle d’un footballeur, ou « A mort l’arbitre », avec Michel Serrault !
Oui. Très bon film, Coup de tête, mais fait par un mec qui n’y connaît rien au foot et qui n’aime pas le foot, tout comme le film de Mocky. Pour Annaud, c’est 22 imbéciles qui courent derrière un ballon. Il ne parle que du milieu social du foot, comme Loach aussi. Alors OK, c’est un milieu atroce… mais comme tous les milieux. Si tu fais un film sur le Concours Reine Elisabeth, c’est pas mieux.
Est-ce qu’il vous arrive de prier, comme Milou, pour le Standard ?
Je prie pour le Standard, oui, mais je connais la réponse de Dieu : « C’est pas mon problème. » Je sais que Dieu peut m’aider pour un certain nombre de choses, comme m’apaiser, voir la vie de façon sympa, être content de ce que j’ai. Si je prie pour le Standard, Dieu me dira : « Si tu gagnes, sois content, si tu perds, accepte-le ! »
Il y aurait un point commun entre l’humour juif et l’humour belge ?
Oui, je crois. Des deux côtés, tu te fous de la gueule de toi-même avant tout. C’est toi, le con de l’histoire, c’est pas le voisin. C’est pas un dîner de cons où tu vas prendre un imbécile et tu vas te foutre de sa gueule.
Milou est un petit-cousin bruxellois de Woody Allen ?
On m’appelle en tout cas souvent le Woody Allen belge. Bon, je ne suis pas Leonardo DiCaprio, mais j’espère que je suis un petit peu plus sexy que lui.
Que vous reste-t-il, de votre dépucelage artistique chez Blier, dans « Préparez vos mouchoirs », en 1977 ?
J’étais content, un peu impressionné. Depardieu et Dewaere, qui ne parlaient entre eux que de cul du soir au matin, n’étaient pas forcément tendres avec moi. Ils me vannaient. C’était parfois limite. J’ai un peu morflé.
Un peu d’amertume, donc ?
Non, ma vraie relation d’amour, c’était Bertrand Blier. C’est lui qui m’a découvert, puis protégé, même au-delà du tournage. Ce qui a pour moi été plus dingue à vivre, c’était la sortie du film. Quand je suis devenu une petite vedette du quartier. J’allais à l’athénée d’Ixelles. Tout a changé du jour au lendemain. Difficile. Les mômes, ça fait pas de cadeau. Ils m’appelaient la star, pour me faire mal. J’étais le petit gars qui avait tourné avec Dewaere et Depardieu, mais avec les filles, j’étais toujours aussi timide.








