Gerster, étranger parmi les hommes

Nicolas Crousse
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De bien beaux débuts pour Jan Ole Gerster. L’existentiel et très atmosphérique « Oh boy » est une petite perle. Entretien.

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Il a 35 ans. Une longue dégaine noire d’animal nocturne. Il est l’auteur d’un premier film superbement réalisé, où Berlin occupe la place que Manhattan tenait jadis dans les premiers films de Woody Allen. Rencontre avec une vraie promesse du cinéma d’auteur.

De quoi est né « Oh boy », votre premier film ?

Quand j’étais adolescent, je rêvais de faire du cinéma. J’ai travaillé sur des plateaux, pour des compagnies de films, j’ai fait une école de cinéma. Mais à un moment, ça ne suffit plus, il faut se lancer, et se lancer avec son propre univers. En cherchant quelque chose de personnel.

Que cherchiez-vous ?

Une atmosphère, des sensations. Bien plus que quelque message que ce soit.

Une atmosphère qui transpire la tendresse pour le cinéma américain indépendant, non ?

Ça m’a certainement influencé, pour des raisons diverses, visuelles ou narratives. Ou cet usage du noir et blanc, qui m’a sans doute aidé à mettre de la distance avec ma vie personnelle.

L’esthétique de votre film renvoie vers de jolis pères, tels le Scorsese de « After hours », le Polanski du « Locataire », voire Cassavetes. Paternité acceptée ?

Et comment ! Polanski ! S’agissant de Scorsese, c’est surtout son premier film, Who’s that knocking at my door, qui m’a influencé. Et cela vaut pour les premiers films de Cassavetes ou de Jarmusch, qui sont personnels et souvent faits avec des amis.

Le mot-clé pour vous, en somme, ce serait d’être personnel ?

C’est ce qui fait le caractère unique des cinéastes que je cite. Quand on débute, ce qui est mon cas, ça me paraît essentiel de l’être, oui. Et c’est la seule façon, en outre, d’attirer l’attention sur la création que vous proposez en tant que cinéaste. Je suis personnel, mais je ne fais pas de l’autobiographie. Même si, bien sûr, certains éléments qui font le caractère de mon personnage principal, comme sa relation avec son père, me parlent. Plus profondément, c’est la sensation d’incompréhension de Niko que je partage. Ce sentiment de se sentir étranger au monde. Je reconnais que j’ai traversé des moments de ma vie à me sentir dans cet état, un peu perdu, à ne plus savoir vers où aller, au milieu de gens qui faisaient carrière.

Votre film parle de la jeunesse berlinoise contemporaine mais fait référence au passé hitlérien. Comme si les nouvelles générations n’en avaient pas fini avec ce si lourd héritage ?

C’est une partie de notre identité. Nos grands-parents sont souvent encore en vie, et une partie de nous en ressent le poids sur les épaules, si je puis dire. Et d’un autre côté, ma génération en a totalement soupé de porter cette image-là de l’Allemand. On voit aujourd’hui encore des images montées d’Angela Merkel en Grèce, portant l’uniforme nazi. Comme s’il n’y aurait jamais moyen d’échapper aux images anciennes. Alors que la jeunesse allemande d’aujourd’hui n’a rien du tout à voir avec ce qui s’est passé il y a 70 ans. C’est pas évident. Parce que nous n’avons pas non plus envie d’être considérés comme des victimes. Comme les pauvres Allemands qui souffrent d’être méjugés. Nous autres n’avons fait aucun mal. Et pourtant, en venant à Bruxelles ou ailleurs, quelque chose en moi a inconsciemment la responsabilité de vous convaincre que moi, l’Allemand, je suis un chouette type. Alors c’est là, oui, encore aujourd’hui, et il faut faire avec.

Osez la rencontre !