«Exécuteur 14» ou la banalité du mal

Catherine Makereel
Mis en ligne

Seul en scène, Rachid Benbouchta joue un personnage sans histoire que la guerre civile mène au fanatisme religieux. Une pièce d’une brûlante actualité.

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Quelles sont les forces qui poussent un homme dans le processus de la barbarie ? C’est la question que pose Exécuteur 14, d’Adel Hakim, aujourd’hui jouée par Rachid Benbouchta à l’Espace Magh. Sur les ruines d’une guerre civile, le dernier survivant raconte l’universelle folie humaine, le basculement de l’innocence vers la barbarie, la terrifiante banalité du mal. Avant de s’éteindre, le personnage principal revit les événements de sa vie. Son enfance de garçon pacifique d’abord, dans un milieu où tout semble aller bien, mais où règnent des tensions entre deux clans : les Adamites et les Zélites. Un jour, la guerre se déclenche : exécutions arbitraires, injustices. Le jeune homme passe à travers les événements qu’il regarde avec innocence. Les deux clans s’affrontent. Le jeune homme apprend à vivre avec la guerre, à sortir dans la rue, à se promener dans des zones interdites, à danser sur les ruines. Un jour, une tragédie va le toucher directement. La vie perd alors toute signification pour lui. Il trouve refuge dans une croyance religieuse aveugle. Il se joint aux miliciens du clan auquel il appartient, les Adamites, pour exterminer les Zélites. Il se transforme en guerrier fanatique et prend plaisir à la tuerie. Mais sa mémoire se brouille. Est-il bourreau ou victime ? Rachid Benbouchta livre les clés de ce personnage transformé par la guerre, d’un jeune garçon naïf en soldat sans âme. Les clés d’un texte qui ne fait pas de référence directe au monde arabe, mais dont la mise en scène fait écho aux révolutions arabes.

Avec le metteur en scène Abdelmalek Kadi, vous avez surtout travaillé sur la sobriété ?

Nous avons travaillé sur l’énergie, la respiration, l’économie du mouvement. L’envie était d’être le plus sobre possible tout en gardant une densité. On est dans la situation d’un homme au bout de tout, qui a tout perdu. On a pris cette situation au pied de la lettre. Il est à la fin de sa vie et raconte sa vie depuis le début. Nous voulions densifier chaque geste afin que chaque mouvement ait un sens. Je ne cherche pas à combler un vide car la situation est suffisamment forte pour rendre toute l’horreur de l’histoire.

En quoi cette pièce est-elle particulièrement d’actualité ?

L’auteur a vécu la guerre du Liban. On retrouve donc l’influence de cette guerre civile entre les chrétiens et les musulmans. Mais on peut penser aussi à ce qui se passe en Syrie ou à ce qui s’est passé au Rwanda. En nommant des ethnies qui n’existent pas et en ne donnant pas de nom au personnage, l’auteur ne ferme pas le propos.

La pièce interroge aussi le fanatisme religieux, autre thème d’actualité ?

Plus que sur le fanatisme religieux, c’est une pièce sur la guerre civile. Najib Ghallale, directeur de l’Espace Magh mais aussi dramaturge de la pièce, a vécu en Palestine. Il a dirigé un théâtre à Ramallah. Il a été mis en joue par des fusils israéliens et a côtoyé les tensions entre les deux parties. Pour lui, il était important qu’on retrace le trajet douloureux du personnage, trajet dans lequel personne ne peut dire : « Moi, j’aurais fait ça ou ça. » Mais, en même temps, on comprend qu’il a choisi d’être exécuteur et qu’il y avait peut-être d’autres moyens pour s’en sortir. C’est un innocent devenu tueur. Ce n’est pas une critique du personnage mais une critique de la guerre, de la haine entre les ethnies.

Du 6 au 8 juin à l’Espace Magh, Bruxelles. www.espacemagh.be.

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