La Turquie, entre espoirs et menace
Kenan Görgün, romancier belge d’origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie. 3e partie de sa chronique depuis Istanbul.
Tout le gaz de toutes les réserves de ce pays ne suffira pas à étouffer la flamme autrement plus vibrante qui illumine les légions de manifestants et en font des armées de lumière qui s’étirent de ville en ville et de province en province.
Dans ce troisième volet de ma modeste tentative de déchiffrage, je voudrais parler de beaucoup d’espoir et d’une menace. La menace brandie, et le projet sous-jacent fomenté, par le protosultan Erdogan Ier. Mais pour en prendre la mesure, et évaluer ses « chances » de se vérifier, il me faut revenir aux légions de lumière et parler d’espoir. De beaucoup d’espoirs.
Taksim Experience
Les barricades, qui au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, coupent toutes les entrées dans le périmètre Taskim-Gezi, sont devenues les garants fragiles de l’expérience qui se vit à l’intérieur de ces frontières. Ce périmètre Taksim-Gezi continue non seulement d’être pacifiquement occupée – par ceux que j’appellerai désormais les « Gezici » (les promeneurs) – mais une vie alternative s’y organise. Un pied de nez à ceux qui, à la tête du pays et dans les médias vassaux, voudraient les faire passer pour une négligeable bande de hippies soucieux de se faire pousser les cheveux librement. (Le Prophète Mahomet avait les cheveux longs aussi, il me semble ; à quand un Premier Ministre avec le capillaire sur les épaules ?) Le parc Gezi et la place Taksim charrient chaque jour des milliers de gens de tous les horizons. On y croise aussi des touristes, des Belges, des Canadiens, des Espagnols. Ils ne se réfugient plus dans leurs hôtels (quand ils n’ont pas pris le premier avion pour rentrer chez eux). Ils viennent et, peu à peu, prennent leurs aises. Ils discutent avec les manifestants. Ils essaient de comprendre. Une famille de Canadiens de Toronto dit qu’elle était sur le point d’écourter son séjour puis qu’elle a changé d’avis. Elle s’en félicite – heureuse d’être ici pour « vivre ces journées historiques. » Avec un vrai plaisir de la discussion, les manifestants se racontent, essaient de répondre aux questions de leur mieux.
Le cœur de cette expérience unique se cristallise autour d’un carré de stands établis au centre du parc. Les stands ont été bricolés à partir de barrières et de matériaux récupérés sur le chantier à l’arrêt des environs. On y propose du citron (pour nettoyer son visage et ses yeux en cas d’attaque de gaz), du vinaigre (pour nettoyer son visage et ses yeux si le citron n’est pas assez efficace) et des masques. On y gère surtout les ressources du village contestataire. A l’intérieur du carré de stands sont stockés de l’eau par centaines de bouteilles, du laits par centaines de berlingots et cartons, des boîtes de pansements, des rouleaux de bandage, des médicaments. Deux médecins volontaires gèrent la pharmacie, expliquent l’usage correct à faire des équipements et des médicaments, examinent ceux qui en éprouvent le besoin. Y sont aussi stockés des nourritures et du pain. Ces réserves sont constituées par les dons, dons des particuliers et des commerçants du quartier proches de la cause. Régulièrement, des jeunes, munis de paniers de boissons, de sandwichs et simits garnis, circulent dans le périmètre et demandent aux gens, à la criée, s’il y en a qui ont faim ou soif – et distribuent gratuitement à quiconque le souhaite de quoi s’abreuver et se nourrir. D’autres circulent avec des sacs et ramassent les déchets, peu nombreux d’ailleurs. En bord des sentiers qui sillonnent le parc, des écriteaux rappellent les comportements à bannir pour éviter les dérapages en cas de nouvelles tensions jamais à exclure.
Un peu plus loin, depuis quelques heures, s’élabore aussi une bibliothèque.
Montée en étagères à partir de blocs de béton, elle comporte déjà des dizaines d’ouvrages (fictions, essais, revues), là encore offerts par les particuliers ou par une dizaine (pour l’instant) de maisons d’édition sympathisantes. On y fait des lectures à voix haute, on débat, assis en cercle. Les livres, d’ailleurs, sont partout. Les tout premiers manifestants de Gezi, une semaine plus tôt, étaient réunis ici et lisaient. Aujourd’hui encore, sur les pelouses, assis ou allongés, les gens continuent de lire et d’échanger des livres – et certains bûchent leurs cours. Des compagnies d’acteurs donnent des représentations théâtrales. Des groupes entament des mini-concerts spontanés. Parfois les gens se contentent d’écouter, se laissent bercer, parfois ils se lèvent et dansent.
(Ils se mobilisent aussi pour apporter leur aide dès que nécessaire. Comme lorsqu’un feu s’est déclaré dans un container, en fait une caravane de chantier posée aux abords du parc. Très vite, la fumée, épaisse, est devenue très abondante et elle empestait littéralement la chimie carbonisée. On a dit que des tubes de gaz pouvaient se trouver à l’intérieur. Tandis qu’un cordon humain délimitait une zone de sécurité autour de l’incendie pour empêcher qu’on s’en approche trop, une chaine de solidarité s’est formée pour y acheminer l’eau, bouteilles et seaux passant de mains en mains. A chaque fois que la fumée se résorbait et que le feu faiblissait, des applaudissements l’accueillaient.)
Des manifestants, désignés à la gestion quotidienne, circulent munis de mégaphones et rappellent les besoins en vue de la prochaine nuit : masques à gaz de qualité professionnelle, lunettes de protection, antidouleurs, décongestionnants pour les poumons et baûmes chauffants. Ils indiquent le stand où les médicaments et équipements médicaux peuvent être déposés. Chaque soir, des manifestants assurent la surveillance des barricades qui préservent Gezi-Taksim occupé et ceux-là sont équipés de ce qu’on peut trouver de meilleur en matière de protection. Les gens redoutent que chaque nuit (chaque moment de moindre vigilance) soit leur dernière nuit de tranquillité…
L’arbre de paix ne doit pas cacher la forêt de violence
Il se vit ici une expérience humaine qu’il est nécessaire de vivre régulièrement dans l’histoire des sociétés, une expérience dont nous avons le devoir de rappeler la possibilité. Un flux d’humanité puissant irrigue les milliers de personnes réunies et fait monter aux yeux des larmes d’un autre genre que ceux des bombes lacrymo. Il devient difficile d’accepter l’idée même que, dans quelques heures, quelques jours, peut-être dans quelques semaines, on pourrait voir réappaître ici des tankers, des blindés, des vitres grillagées et des hommes casqués. Et pourtant.
La route qui doit s'ouvrir d’aujourd’hui vers demain, de la révolte vers le changement, est longue. Il ne s'agit pas de tenir quelques jours, ni même quelques semaines. Il s'agit de tenir longtemps. De combattre l'usure des idées, des émotions, l'usure même du sentiment de révolte qui a poussé les gens dans les rues. Il y a toujours eu des velléités révolutionnaires dans l'histoire des êtres. Et néanmoins, si peu de révolutions aboutissent. Il s'agit de lutter contre sa propre envie (qui devient parfois besoin et le deviendra de plus en plus dans les prochains jours), sa propre envie d'un peu de confort, d'oubli, de « retour à la normale ». Il y aura toujours des voix dissuasives autour des manifestants. Des appels à arrêter le mouvement (non parce que c’est ce qu’il faudrait faire mais parce que c’est tellement plus simple et moins fatigant de ne pas se rebeller). Mais ce mouvement doit durer jusqu’au bout.
Car c'est jusque-là qu'il faudra tenir pour que ces révoltes aient servi : jusqu'au bout. Infatigablement.
Les manifestants, cette jeunesse incroyable qui tient sa liberté pour sacrée, est en train d’offrir à son pays un cadeau que rien ni personne ne pourrait lui offrir : la chance de s’écrire un destin encore plus étincelant. Les dirigeants devraient le voir avant qu’il ne soit trop tard. La main que leur tend la jeunesse est main ouverte, non armée, mais sur laquelle, comme les professeurs de savoir-vivre qu’ils pensent être, ils continuent à donner des coups de bâton. D’un moment à l’autre, cette main ouverte peut devenir poing serré. Il faut souhaiter qu’on n’en arrive jamais là ! Or, c’est une option qui s’obstine...
Illusions d’optique
Mais ne vient-on pas de décrire une ambiance fraternelle et détendue ?! Oui : pour en faire saisir la fragilité, et rappeler que l’expérience et la stabilité que les manifestants ont réussi à instaurer sur Gezi-Taksim est pour l’heure unique en son espèce à l’échelle de tout le pays.
Pas impossible, aussi, que les dirigeants laissent faire sciemment, pour l’instant : si la police a cessé ses assauts dans cette zone rare (et au cours de cette nuit sur la place Kizilay à Ankara, où les manifestants devraient s’empresser de créer une zone d’occupation similaire à Taksim !), c'est uniquement parce qu'au bout de plusieurs jours, les médias internationaux ont commencé à relayer les infos que les médias locaux taisaient. Ca la foutait mal, comme on dit.
L’Etat a ainsi permis à contrecoeur qu'une zone pacifique soit créée : Taksim. A présent, malins furets, ils tentent d’en tirer profit.
Cela leur donne un lieu où les caméras peuvent se braquer à satiété, d’où les médias peuvent nous abreuver de tables rondes et ronronnantes : sociologues, politiques, journalistes, tous dans le fond de leur froc de peur de parler, spéculent au chaud et donnent la fausse impression que le pire est passé (ou que le pire n’arrive qu’aux autres, par exemple aux voisins arabes) et que le temps des analyses est sainement venu. Ils jouent – gouvernement et médias – de la symbolique de la place Taksim pour laisser croire que le pays entier retrouve un état similaire de non-conflit. C'est faux. Leur tactique est d’endormir la vigilance internationale et d’user les manifestants à l’intérieur (car ils savent, eux aussi, que la route est longue et qu’il faudra aux révoltés un surpassement de soi pour la parcourir). Je le répète : Taksim est une exception "pacifiée" mais fragile, un minuscule îlot conquis sur lequel les manifestants veillent jour et nuit !
Cet îlot, le gouvernement veut le couler par le fond. Par son silence, son refus de prendre position, son mépris et son absence (pour cause de voyage officiel et boiteux !), le gouvernement pousse à bout les gens les mieux intentionnés. (Un acteur-réalisateur turc a exprimé hier une colère tellement viscérale qu'il s'en est même excusé après, tandis qu'il faisait un effort pour se reprendre!) Des jeunes sont en train de mourir. Avec la mort qui entre dans la danse, celle-ci change de nature, devient macabre et mortifère. Même l’Etat ne peut plus taxer ces morts de désinformation : des funérailles se tiennent. La blessure des gens se fait plus vive, plus émotionelle. Leur patience plus incertaine. Conscients de fouler un terrain miné, les manifestants formulent des demandes claires et lancent des appels au dialogue.
Le gouvernement fait la sourde oreille. Le président de la République déplore, mais ça ne sert pas à grand-chose. Il devrait ordonner à toutes les forces de police de cesser immédiatement les exactions. S'il n'a pas ce pouvoir, il devrai le prendre et parler. Pas une doléance : un ordre présidentiel.
Malgré l'accumulation de bavures, de griefs et d'abus, et les demandes de mieux en mieux formulées par les plateformes de médiation des révoltés, les dirigeants persistent à parler "à côté de la plaque", à se dérober, simplifier, mettre les faits sur le compte d’agitateurs et autres stéréotypes fourre-tout. Cette attitude nourrit un sentiment de révolte d'un genre beaucoup moins constructif s'il venait par malheur à exploser : la révolte, non plus d’un désir d’aller de l’avant, mais d’un ras-le-bol et d’un besoin de régler des comptes. Le Premier Ministre rentre ce jeudi 6 juin. L'indignation qui risque d’accueillir son retour est une poudrière qui attend l’allumette. Il faut comprendre ici les ressorts de la psychologie et de l'affect des êtres humains : ils sont à cran. Une tension psychologique énorme règne au sein de la population. Leurs nerfs et leur honneur sont soumis à rude épreuve. La joie du Gezi Parc n’empêche pas le mal-de-vivre. Le pays attend les bons messages. Sa tolérance à la provocation et au mépris est devenue tolérance zéro, là aussi.
Or, rien chez le Premier Ministre ne donne l’espoir d’un dialogue. Plus d’une décennie de règne sans partage ne s’obtient pas par la douceur, la conciliation et le compromis – du moins, pas avec ses propres citoyens. Un pouvoir si grand, une ribambelle de succès économiques (dont le coût humain reste à évaluer), des méthodes cavalières, des pilules administrées à coups de charisme et de poing sur la table, ça ne vous donne pas un dirigeant prêt à revoir ses ambitions à la baisse ou à mettre de l’eau dans son vin (ou son ayran). Cette révolte du second type risque donc bel et bien de s'enflammer ; son expression d'être plus tonitruante. Ce ne sont plus quelques abribus saccagés, c’est tout le paysage qui volera en éclats !
Le gouvernement obtiendra peut-être alors l'état d'anarchie qu'il semble appeler de ses vœux afin de pouvoir agir sans faire de quartier, sous prétexte qu'il y a état d'urgence et qu'il faut ramener l'ordre au plus vite.
Que l’avenir me donne tort !
Mon extrapolation n'est pas un jeu intellectuel.
Les convulsions en Turquie ne sont pas un "printemps" comparable aux printemps arabes, et je tenterai plus tard de formuler en quoi selon moi les cas sont différents. Mais c'est vers le même Mur qu’on y fonce. Les dirigeants ne s'attendaient pas à une attitude aussi responsable de la part des manifestants. La riposte sans appel qu’il souhaitait infliger n'a donc pu l’être – mais ses plans et préparatifs, eux, se poursuivent. Pendant qu’ils jouent la montre, répètent les mêmes mensonges et regrets hypocrites, ils ne se tournent pas les pouces. Ils ne se sont jamais tourné les pouces. Ce qu’ils ont fait, en revanche, c’est de semer la débâcle au sein de l’armée officielle laïque et, en quelques années, tripler les effectifs de police pour en faire une armée plus forte que l'armée.
Il faut donc venir en aide aux manifestants turcs MAINTENANT.
Citoyen belge, c’est d’abord à la Belgique que je m’en remets. Madame la Ministre de la Justice Annemie Turtelboom, Monsieur le Premier Ministre Elio Di Rupo : parlez, de grâce ! Bruxelles est la capitale européenne et cela donne un poids considérable. Le quartier Schuman accueille des sommets pour un oui, pour un non. Qu’il s’en organise un pour la Turquie. L’enjeu ne le justifie-t-il pas ? Turquie-Europe : une Histoire commune, un Destin commun.
Tendez la main à vos compagnons. Faites-le sans attendre, que les gens ici ne se sentent plus laissés à eux-mêmes. Faites-le pour les milliers de Turcs qui vivent en Belgique et vous remercieront d’avoir agi. Si la roulette russe entre manifestants et gouvernement ne cesse pas, si le rapport de force continue d’être aussi déséquilibré et entouré d’impunité, la Turquie pourrait bientôt sombrer dans un chaos dont les ondes de choc ne vont rien épargner – et les pays européens encore moins.
À travers une série d’articles, Kenan Görgün, romancier belge d’origine turque, sonde les événements qui secouent la Turquie.




Espoir et réalisme 1) Erdogan souhaite rétablir l'Empire Ottoman Islamiste qu'il appelle lui-même l'Empire Turco-Islamiste ... Selon ses propres termes. 2) Au 21ème sc., un vrai fou resté ancré dans des concepts du Moyen Age ... Il faut faire très attention à ce que les islamistes ne prennent pas le pouvoir en Turquie également comme c'est déjà le cas en Tunisie, Egypte et Libye. Et au passage, il y a quelques jours à peine, les Frères Musulmans d'Egypte viennent d'annoncer sur une chaîne Nationale que si les Coptes faisaient une manifestation contre-eux, ils allaient les "exterminer" (10 millions de chrétiens). Nous ne pouvons pas laisser tous ces malades mentaux prendre le pouvoir et à présent tous les peuples d'Europe suivront les Vrais Représentants Européens et non les corrompus. Il faut faire face à ce danger et aider les démocrates turcs face aux islamistes.