Un thé à Moscou, chez le grand-duc Nicolas Ier Pavlovitch ?
I l n’était pas peu fier, l’antiquaire spécialisé en orfèvrerie ancienne qu’est Bernard De Leye, de mettre en lumière cette théière en vermeil dont les précieuses pièces de comparaison sont actuellement conservées aux Musées de l’Ermitage et du Louvre. Lequel s’enorgueillit de posséder également la boîte à thé du service de Napoléon et Marie-Louise. Gros plan sur cette pièce rarissime.
La renaissance du luxe
Une base ovale dont la doucine est décorée d’une alternance de feuilles d’acanthe et de feuilles d’eau et, sur la partie supérieure, d’un décor sur fond amati. La scène principale qui orne la panse de la théière est un bas-relief rectangulaire inspiré de la fresque des noces aldobrandines (*). « Ce motif est utilisé à plusieurs reprises par Biennais en 1810 relate Bernard De Leye. Il semble apparaître une première fois sur l’écrin à bijoux destiné à contenir les parures exécutées par Nitot pour la nouvelle impératrice. Biennais fournit un luxueux coffret enrichi d’ornements en vermeil, un ornement avec le Mariage Aldobrandini garnit les quatre faces. Biennais utilise ce motif vers 1817 pour la théière fournie pour le service de Nicolas Pavlovitch et ce décor se retrouve à l’identique sur la boîte à thé de Napoléon et Marie-Louise. »
Notons encore que le couvercle s’ouvre avec des charnières dissimulées dans le décor. Que le bouton et l’anse sont en ébène. Et que l’anse s’amortit sur sa base par une tête de femme coiffée d’un culot de feuilles et s’achève par une tête de bélier. Quant au bec verseur, il est en forme de tête de cygne.
A propos des poinçons
Et ils sont nombreux, ces poinçons qui garantissent son authenticité ! Epinglons celui de la Ville de Paris pour les années 1809-1819 : « Un coq regardant à droite surmontant le chiffre 1, le tout compris dans un rectangle. » Celui de moyenne garantie pour les ouvrages d’art : « Une tête de Minerve regardant à droite au cœur d’un cercle. » Le poinçon d’association des orfèvres : « Une tête d’Apollon, une lettre P, le tout compris dans un ovale. » Et l’antiquaire de préciser que « durant la révolution française, la situation de trouble se manifeste dans l’absence de rigueur dans le poinçonnage. Un poinçon de marque est ainsi adopté par les orfèvres eux-mêmes. Ce poinçon représentant une tête d’Apollon est utilisé à partir des années 1793-1794 pour trouver un équivalent qui garantisse le titre de la pièce ».
Un maître orfèvre
Mais qui était ce Martin-Guillaume Biennais, consacré « Orfèvre de Sa Majesté L’empereur et Roi » ? Issu de la petite paysannerie normande, self-made-man et homme d’affaires entreprenant, il est né à La Cochère (Orne) en 1764 et décédé à Paris en 1843. Reçu maître tabletier à Paris en 1788, il s’installe rue Saint-Honoré sous l’enseigne du « Singe Violet » et, quelques années plus tard, gère ses ateliers de plus de six cents ouvriers. Il est, avec Henry Auguste, l’orfèvre le plus célèbre et prestigieux du XIXe siècle. Et, tout comme Odiot, fait pour ses dessins appel aux artistes les plus renommés tels Percier, Fontaine et Prud’hon.
« Soulignons qu’après la révolution, il obtint la faveur de Bonaparte grâce au crédit qu’il lui accorda lors de la campagne d’Egypte. » L’orfèvre fournit alors des pièces exceptionnelles d’orfèvrerie et de nécessaires tant à la Cour des Tuileries qu’aux principaux souverains d’Europe et poursuit la réalisation d’un grand nombre d’armes et de meubles. Sa faveur ne diminua pas sous la Restauration, et une médaille d’or lui est encore décernée à l’Exposition de 1819. Deux ans avant qu’il ne cesse son activité. Et ne prenne une retraite à laquelle sa maison, privée de son génie, ne survécut pas…
(*) Référence à une peinture à fresque datant vraisemblablement du règne de l’empereur Auguste représentant, au milieu d’un groupe de septante personnes, les noces de Pélée et de Thétis ou de Manlius et de Julia. Selon les historiens.
Galerie Bernard De Leye, Orfèvreries anciennes et antiquités, 41 avenue Hamoir, 1180 Bruxelles. Tél. : 02/514 34 77 – Site : www.orfevrerie.be.


