Istanbul Instant Zéro # 4 : « Docteur Tayyip & Mister Erdogan »
Jeudi 6 juin 2013, c’est aujourd’hui que le Premier Ministre rentre en Turquie. Tout le monde l’attend de pied ferme (mais alors, vraiment tout le monde, ses partisants, ses opposants, comme ceux qui ne savent plus trop quoi penser de lui). Son attitude, ce qu’il va dire, ou ne pas dire, compteront pour beaucoup dans la suite des événements.
En réalité, et même si cela ne va pas plaire à ceux qui le critiquent, le Premier Ministre a, au cours des deux dernières semaines, et surtout depuis qu’il a cru opportun de se retirer quelques jours, concentré entre ses mains un pouvoir terrible. Celui de faire basculer une situation de la phase « explosive » à la phase « suicidaire ». Ce qui devrait plutôt le flatter, lui qui s’y entend pour concentrer les pouvoirs. Or, comme nous le rappelle si bien Peter Parker/Spiderman, « un grand pouvoir appelle de grandes responsabilités. »
Le fait du prince
Jour : 29 janvier 2009
Lieu : Sommet économique de Davos
Le modérateur se confond en excuses et essaie d’expliquer au Premier Ministre que son temps de parole est écoulé. Mais le Premier, bien entendu, ne veut rien entendre. Cela n’a rien à voir avec les écouteurs de traduction qu’il a encore aux oreilles et qu’il va bientôt en ôter (car ce qu’il va dire et la manière dont il va le dire n’aura pas besoin de traduction – ça va être clair comme un uppercut.) Le Ministre arrête tout de suite le modérateur et répète ce qui deviendra un slogan archipopulaire : « Van minit ! Van minit ». One minute, dit-il avec un léger accent. Il parlera 2’45. Et encore, parce que le modérateur insiste pour rappeler à l’audience que l’heure du dîner a sonné ; autrement, le Premier est en forme et pourrait deviser sur l’Histoire toute la soirée. Finalement, d’un geste catégorique de la main, geste applaudi par toute la salle, le Premier Ministre turc prend la parole et lynche verbalement Simon Peres en le traitant de, en gros, lyncheur-expert. (Il quitte ensuite la conférence d’un air « Je m’en vais comme un prince ! » et jure qu’on ne l’y reprendra plus. Bon, en 2012, il invitera Davos à la maison en Turquie, parce qu’un monde sans Davos ne peut pas non plus s’envisager longtemps.) La prestation du Premier Ministre ce jour-là a été saluée par des torrents d’applaudissements un peu partout dans le monde et lui-même fut accueilli en héros en Turquie. La fierté propre aux Turcs a gonflé comme une mongolfière sur un puits d’hélium et, pendant des semaines, on s’est enorgueilli d’un leader aussi charismatique et téméraire – car il fallait forcément de la bravoure pour admonester ainsi Israël ! Ensuite, tel un artiste en tournée de promotion, l’héroïque Premier s’est fendu d’un paquet de visites officielles (aux frais de la princesse, dirons-nous) à travers le monde musulman, qu’il l’a ovationné.
Dans cet événement (et son accueil) résident deux notions-clé essentielles de la démarche et du projet du Premier, qui perd aujourd’hui de sa superbe mais certainement pas ses objectifs de vue.
La première est ce fait du prince, justement. Agir de façon arbitraire, en simple vertu de l’autorité qu’on s’accorde – et si on nous la refuse, on saura la prendre de force. Les Turcs (et j’entends ici les Turcs comme vaste mosaïque d’ethnies et d’idiomes) ont pour point commun une très grande fierté, un sens sacré de l’honneur et de la réputation. C’est génétique, culturel, historique, c’est ce qu’on voudra mais c’est indiscutablement là. (Lorsque j’étais en Palestine, les copains de Ramallah me taquinaient en disant que, tout intello pacifiste que je sois, étant Turc, je gardais dans mes gênes quelque chose d’Osmanie – j’étais vexé mais j’ignore s’ils s’en aperçurent.) Les héros de la culture populaire turque sont des hommes fiers, forts, qui savent s’imposer et dire tout haut ce qu’ils auraient aussi bien pu penser tout bas. Dans les séries télévisées qui envahissent les écrans (Turquie, second producteur après les USA), les personnages les plus plébiscités – les champions de l’audience – sont là aussi des hommes souvent, souvent beaux (du moins, qui ont beaucoup de chien), robustes, moustachus ou non, mais inévitablement charismatiques, mûs par un profond sens de la justice (jusqu’à faire justice soi-même), à la parole claire, assumée, qui saura vous regarder dans le fond des yeux pour vous dire ses quatres vérités sans cligner de l’œil, et saura vous attraper par le col pour vous expliquer les choses autrement si vous n’avez pas saisi du premier coup. Les « héros du peuple » (qui change périodement de héros, mais là c’est comme partout ailleurs) sont aussi des figures magnétiques, qui ne s’en laissent pas compter. Les leaders les plus emblématiques de l’histoire de ce pays ont toujours été de fortes personnalités – et de fortes têtes (au hasard, difficile d’imaginer un Hollande à la tête d’un pays comme celui-ci). Ce profil, ancré dans l’inconscient collectif, se décline à travers toutes les couches sociales, chez les gens de peu, les gens du gotha, les éduqués comme les analphabètes.
D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas : c’est un de ces traits qui rendent les Turcs si sympathiques et chaleureux. Ici, plus que n’importe où, vous pourrez avoir une conversation (en apparence) franche et même bourrine avec, au choix, un capitaine d’industrie, un député, une star prestigieuse, un vendeur ambulant. Les Turcs savent être informels et établir des relations attachantes. C’est une manière d’être et de faire, des gestes connus de tous, certaines expressions du langage populaire qui instillent une forme d’authenticité dans les échanges. Au quotidien, ça peut faire de la simple visite chez l’épicier une babelutte qui va durer son quart d’heure ponctué de rires et de bourrades. Ca peut aussi faire d’un banal désaccord une dispute où l’on en viendra aux poings.
I comme Idole
Ce sont tous ces fondamentaux de « l’être turc » qui expliquent aussi l’énorme popularité d’Erdogan et en font « un enfant du pays », figure typique de sa psyché mais exacerbée, personnalité si étroitement liée à la Turquie dans ses facettes les plus immuables. On parle beaucoup de religion en ce moment et on va en parler encore plus il me semble. Ici, le culte de la personnalité en est une, aussi. Sans enfiler la casquette de l’historien-politologue pour discuter les mérites du personnage, il n’y a pas un coin du pays où vous ne trouverez portraits et statues de Kemal Atatürk, rebelle en chef de notre ère moderne (qui a quand même dû se frictionner avec, non pas un mais plusieurs gouvernements ainsi qu’avec les reliquats d’un empire ancestral avant de faire triompher son point de vue !) Le Ministre Erdogan n’a pas perdu de temps, du reste, pour afficher des portraits de lui aussi grand que ceux d’Atatürk au cours de toutes les réunions de son parti, notamment. Encore un ou deux mandats (oui, il voudrait être président) et gageons qu’on donnerait à manger aux pigeons sur les places publiques sous le regard sévère de ses statues ! En s’y prenant de la sorte, il n’inventerait pas la roue, il ne ferait que rouler sur les traces de ses prédécesseurs les plus talentueux. Car le personnage a du talent à revendre et les conjectures, ou la faiblesse des partis d’opposition, n’expliquent pas seuls son incroyable longévité politique.
Remember Davos (et la plupart de ses discours et interventions publiques, au demeurant) : idées fortes, paroles fortes, orateur hors-pair, stratège, l’homme a été admiré (et pas seulement par sa base électorale puisque même son islamisme a longtemps été toléré par la majorité) ; après des années de vaches maigres, d’absence de la Turquie dans le jeu mondial, un leader tenait tête aux plus grands, se faisait écouter d’eux et intégrait leur club. Du Caire à Bruxelles, qu’importe le grade des interlocuteurs, il leur parlait d’égal à égal, sans complexe. (On a tendance, c’est humain, à occulter le revers de la médaille : un politicien aussi habile aura obligatoirement la faculté de dire une chose et son contraire avec la même conviction. Ceux qui stigmatisent les contradictions d’un homme politique ont dû sauter le chapitre le plus essentiel du Guide du Parfait Leader : l’art de mentir vrai.) Et cela a marché : l’argent est entré à flots, les touristes déjà nombreux ont fait des petits comme des lapins, tout le monde s’est mis à vouloir piger (et reproduire) le miracle turc, à parler d’Istanbul comme d’un nouvel Eldorado ; des salaires globalement revus à la hausse, des droits sociaux améliorés (congés de maternité prolongés, allocations familiales, retraites anticipées – tout cela visant bien sûr à doper la démographie, histoire qu’un jour, les Kurdes ne soient pas majoritaires dans le pays). Bref, est-ce que les Turcs ont cherché à décourager ces images flatteuses d’eux-mêmes que leur renvoyait le monde extérieur ? Pas si sûr. Et normal : qui se plaindrait, au premier chef, de voir que son pays et son portefeuille se portent mieux ?
Le piège, lui, avance masqué et est toujours le même : l’argent ne vient jamais seul. Il amène avec lui son cortège de crasses bien contagieuses. On ne saurait jouer sur la scène mondiale sans payer son tribut au mondialisme et à ses ogres. On ne saurait accueillir chez soi les produits et les touristes du monde entier sans, à un moment ou à autre, ouvrir son lit à ses princes de la finance. On peut le tenter : à l’opposé, on trouvera Cuba et son blocus de soixante ans. Cuba, oui : un des plus grands créateurs de slogans révolutionnaires – mais croyez-en les paysans cubains : ils ne palpent rien des milliards de t-shirts Che Guevarra, et servir de modèle révolutionnaire à la planète depuis soixante ans, c’est un peu épuisant à assumer au quotidien.
La fusée Erdogan était donc sur orbite. Dans son panache de lumière, il éclairait un avenir grandiose. Et pour ce qui est du principal concerné, cet avenir est plus que jamais à portée de mains. Ergo : son ambition va peut-être précipiter le pays dans un été de tous les dangers. Il joue serré et la grande menace, c’est que malgré tous les incendies qui rugissent alentour, il continue de penser que le jeu en vaut la chandelle.
Fin de la partie ½


