Un tronc commun entre morale et religion
En avril, la ministre Simonet évoquait l’idée de créer des cours de morale neutres. Une manière de répondre aux nombreuses questions légales posées par les cours confessionnels actuels. Cette disposition entrera en application dès septembre. Mais le débat risque de continuer à susciter l’agitation…
La brèche s’est ouverte lors de l’audition de trois constitutionnalistes. Ce jour-là, Marc Uyttendaele (Université libre de Bruxelles), Hugues Dumont (Facultés universitaires Saint-Louis) et Christian Behrendt (Université de Liège) sont sollicités par la commission enseignement de la Communauté française afin d’analyser la conformité des cours de religions et de morale par rapport aux textes législatifs en vigueur. Le débat est vif depuis belle lurette : d’un côté, certains partis (MR en tête) réclament l’instauration de « vrais » cours philosophiques tandis que d’autres veulent s’en tenir à ce que prévoit le pacte scolaire de 1959, à savoir 2 heures de religion ou de morale par semaine jusqu’à la fin du secondaire.
« Notre intervention a presque provoqué une onde de choc auprès de tous les partis, se souvient Hugues Dumont. Car pour la première fois, nous tracions une voie légale en indiquant qu’il n’y avait pas d’obligation de respecter le nombre d’heures de cours établi. »
Quoi ?! Les cours confessionnels ne seraient en réalité pas obligatoires ? Pas si vite ! Le problème est plus subtil. La Constitution prévoit en effet que tout élève a le droit de suivre un enseignement religieux ou moral. S’il le souhaite. « En clair, le système actuel maintient toujours l’idée d’une obligation, alors qu’il devrait prévoir le droit à une dispense, sans que les parents ne doivent apporter une justification », précise le constitutionnaliste. En Flandre, cette possibilité de dispense existe. Pas en Wallonie.
Morale trop laïque
Mais que feraient dès lors ces jeunes durant ces deux heures ? Rien ? Rester à l’étude ? Rentrer chez eux ? Travailler de leur côté ? Difficilement envisageable. D’où l’idée présentée en avril dernier par Marie-Dominique Simonet, ministre de l’Enseignement obligatoire (cdH) : créer des cours de morale neutres.
Une idée qui, en réalité, n’est pas neuve : cela fait un bail que la ministre essaye d’imposer un « tronc commun » aux cours de religions et de morale. Une sorte de programme de cours semblable à tous qui aborderait « les questions philosophiques, le dialogue interconvictionnel et la citoyenneté », dixit son porte-parole Éric Étienne. D’une pierre deux coups : les élèves qui souhaiteraient être dispensés pourraient suivre cet enseignement, tandis que les traditionnelles deux heures confessionnelles hebdomadaires l’intégreraient également.
D’autant que les trois experts ont aussi mis en avant le fait que le cours de moral actuel, bien que qualifié de non-confessionnel, n’était en réalité plus neutre car devenu trop laïque. Il ne peut dès lors plus constituer une alternative imposée aux jeunes souhaitant une dispense. Bref, le tronc commun permettait de boucler la boucle.
Vraiment ? Pas sûr : la proposition de Marie-Dominique Simonet est loin de faire l’unanimité. Il y a d’abord ceux qui, tel Marc Uyttendaele, considèrent qu’il faudrait dès lors réduire les cours de religion à leur plus strict minimum (une heure par mois ?) pour libérer du temps au profit de cours philosophiques. Il y a ensuite ceux qui, tel Hugues Dumont, jugent au contraire que maintenir un enseignement religieux de nos jours conserve toute son importance.
Référentiel à l’étude
Puis il y a ceux qui estiment que les cours neutres sont une chimère. « Une emplâtre sur une jambe de bois », critique Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie et morale à la Haute école de Bruxelles et initiatrice du R.A.P.P.E.L (Réseau d’action pour la promotion d’un État laïque). « J’ai l’impression que Madame Simonet ne veut surtout rien changer au système. Quel est l’intérêt de parler des différentes religions sans que les jeunes soient tous réunis ? »
« Le tronc commun est une fausse bonne idée, ajoute Jean De Brueker, secrétaire général adjoint du Centre d’action laïque. Nous analysons cela comme un moyen de consolider l’existence des cours confessionnels. Et la neutralité est tout de même un concept difficile à définir… »
Le cabinet de la ministre humaniste, accompagné des différents chefs de culte, vient d’élaborer un référentiel (comprenez : un programme) qui définit le contenu de ce fameux tronc commun. Il sera enseigné dès septembre prochain. Les représentants des cours de morale se sont abstenus et feront donc l’impasse. Ils avancent notamment les zones d’ombre qui subsistent autour de la pertinence de faire enseigner ce cursus par des professeurs qui devraient (difficilement ?) mettre leur propre confession de côté pour adopter un point de vue objectif quant aux autres religions… Le problème des cours philosophiques risque sans doute de faire débat encore un bout de temps.
Mélanie Geelkens
MORALE NON CONFESSIONNELLE, KÉSAKO ?
« Exercer les élèves et les étudiants, dont les parents ne se réclament d’aucune confession, à résoudre leurs problèmes moraux sans se référer à une puissance transcendante ni à un fondement absolu, par le moyen d’une méthode de réflexion basée sur le principe du libre examen » : tel est, en substance, l’objectif du cours de morale non confessionnelle tel que décrit dans le programme d’études établi par la Communauté française.
Voilà pour les grandes lignes. Mais en réalité, « il existe autant de cours de morale que d’enseignants de morale ! », s’exclame Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie et morale à la Haute école de Bruxelles. Les deux mots clés sont donc « libre examen ». Permettre aux jeunes, généralement en les confrontant à des situations issues de la vie quotidienne, d’acquérir une vision critique et rationnelle. Les thèmes abordés tournent généralement autour du respect, de l’honnêteté, de l’affection, de la tolérance, de dignité…
M.Gs







