La fin des sciences humaines ?
Pas simple de trouver du boulot quand on a fait histoire ou psycho ! Peut-on encore se lancer dans ces filières ? C’est la passion qui compte, répondent les uns. Il faut veiller à l’adéquation entre formation et marché du travail, insistent les autres. Pauline est psychologue ; elle travaille dans un magasin de vêtements. Matthieu est politologue ; il cherche un boulot stable depuis de nombreux mois. Ils rêvaient tous deux de faire carrière dans leur domaine de prédilection. Pour l’heure, ils patientent ou déchantent. Comme tant d’autres.
poser particulièrement dans le large champ des sciences humaines et sociales : psycho, commu, histoire, philo… Des filières à succès, mais pas toujours gagnantes pour trouver du boulot. Et cette question : peut-on encore se lancer dans ces études en 2013 ?
« L’important est de faire quelque chose dans lequel on se sent bien ! », répond Véronique Leroy. Cette conseillère à l’orientation socio-professionnelle aide notamment les psychologues de l’UCL à trouver du boulot. « Il y a des psychologues partout. Les métiers sont très variés. La majorité des psys trouvent du boulot dans le domaine de la psychologie. Mais c’est vrai que les jeunes diplômés trouvent rarement le boulot de leur rêve du premier coup. »
Un problème d’information
A l’heure de se lancer dans des études supérieures, l’intérêt joue souvent un rôle décisif. Le passionné du Moyen-Age se lancera dans l’histoire et l’amoureuse des belles Lettres choisira les romanes. Dans certains cas, la pression parentale peut aussi intervenir. « Archéologie ? Et pourquoi pas plutôt ingénieur ? » Il y a également les effets de mode ou les rumeurs : « Paraît que Comu, c’est pas compliqué ! » Enfin, il reste la question des débouchés. Fondamentale ? Philippe Fonck, directeur du Centre d’Information et d’Orientation à l’UCL, tempère : « Le jeune qui s’investit dans une formation n’abordera le marché que trois ou cinq années plus tard… D’ici là, la donne peut changer fondamentalement. »
Pour l’économiste Jean Hindrikx (Itinera Institute et UCL), il est essentiel que la formation soit en phase avec l’évolution du marché du travail. « Mais si on veut laisser la liberté de choix aux étudiants, il faut les informer. C’est la règle numéro 1 ». Et c’est là que le bât blesse : « Nous n’avons que des statistiques générales. Nous ne connaissons pas le taux d’accès à l’emploi par filière. » Et l’homme de s’inquiéter du succès de certaines disciplines. « D’où vient cette euphorie pour la psycho ? Aujourd’hui, il y a des coaches dans tous les domaines ! C’est pas mal mais c’est spécifique à une société d’abondance : les gens dans le besoin n’ont pas la possibilité de s’occuper de ça… »
Reste la question : faudrait-il limiter l’accès à certaines filières ? Du côté politique, ce n’est pas l’option qu’on privilégie. « L’enseignement est d’abord pensé pour permettre à l’étudiant de se réaliser humainement et de se doter d’outils, insiste Jean-Claude Marcourt, en charge de l’Enseignement supérieur. Ces outils lui permettront de créer sa propre stratégie d’insertion professionnelle. » Le ministre, qui refuse de tomber dans une philosophie utilitariste, tranche : « On ne peut pas dire que les étudiants sont moins bien dotés en sortant des sciences humaines. »
Vincent Delcorps
Ce qu’ils en pensent…
“ L’histoire permet une recherche de sens ”
Député régional et sénateur Ecolo, historien
« J’ai étudié l’histoire à St Louis, puis à Leuven et à l’UCL. Mon mémoire portait sur l’antimilitarisme, dans le Parti Ouvrier Belge, durant l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, je lis encore des ouvrages historiques, et notamment Congo de David Van Reybrouck. Plus que jamais, je revendique l’accès et la réalisation d’études en sciences humaines. D’ailleurs, je n’aime pas l’opposition entre sciences humaines et sciences exactes. L’histoire peut être scientifique ! Les études d’histoire m’ont permis de développer un esprit critique, d’apprendre la critique des sources. Dans un contexte de mondialisation, où tant d’idées circulent, l’histoire apporte une méthode d’appréciation des faits et permet une recherche de sens. Dans mon métier d’homme politique, elle m’aide aussi à prendre du recul et à tendre vers plus d’impartialité. Je remarque d’ailleurs que dans le monde politique, on fait souvent référence à l’histoire. »
“ La philo souffre de la dictature de l’utile ”
Directeur du Centre pour l’égalité des chances, prof de philo à l’ULg
« La mort de la philosophie est annoncée depuis 2500 ans. Et pourtant, elle est toujours là… Quand un jeune s’interroge sur ce qu’il va faire comme études, je lui dis toujours de faire ce qui lui plaît. Les calculs de carrière ne sont généralement pas bons. Alors, c’est clair qu’en période de crise, on peut se demander si ce n’est pas un luxe d’étudier la philo. C’est une filière qui n’est ni directement utile, ni directement rentable. La philosophie souffre de la dictature de l’utile. A côté de ça, une période de crise est aussi une période d’incertitude. Les décideurs sont en manque de repères. Dans ce contexte, une philosophie rigoureuse, scientifique comporte une utilité et est demandée. Dans tous les milieux : les avocats, les médecins, les enseignants, le socio-culturel font appel à des philosophes ! L’avantage du philosophe est sa grande précision conceptuelle. Autre atout : il est capable d’apporter plusieurs solutions à un problème. »
“ Elles ouvrent à des horizons multiples ”
Politologue, doyen de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’ULB
« Personnellement, je suis rassuré de voir que des jeunes s’intéressent à la gestion de la cité. C’est un signe de vigueur démocratique ! Les études de sciences politiques “professionalisent” de manière moins directe que d’autres études mais elles ouvrent à des horizons multiples. A travers ces études, on développe un esprit critique, on apprend à constituer des dossiers, à gérer une question… Et en plus de cela, on se spécialise dans un domaine particulier. J’espère que notre société ne va pas devenir une société planifiée où le patronat pourra définir combien de personnes il faut pour chaque emploi ! Je suis persuadé que pour sortir de la crise, il faut investir dans la matière grise. A titre personnel, mes études m’ont donné les outils nécessaires pour devenir un citoyen engagé et critique. »



