Darroussin campe un inadapté dans lequel certains pourraient se reconnaître...
En homme maladroit, arrogant, blessé, l’acteur touche dans « Rendez-vous à Kiruna ». Entretien.
Bientôt 60 ans, pour Jean-Pierre Darroussin. Longtemps cantonné aux seconds rôles, notamment dans des films (et d’abord pièces de théâtre) attachants et fins marqués par le duo Bacri – Jaoui (
Un air de famille
Anna Novion me confiait avant cet entretien que vous avez été associé de très près à la genèse de ce film. Comment l’avez-vous vécu ?
C’est un point de vue très privilégié que d’être dans la proximité et dans l’intimité de la création d’un film. Qui part vraiment d’une idée saugrenue de la réalisatrice, avec qui je vis : et si je racontais l’histoire d’un homme qui va reconnaître son fils mort au nord de la Suède ? Le jour où elle m’a sorti ça, je me suis dit, tiens… Assister à l’élaboration, à côté de soi, de cette histoire, ça ne m’était jamais arrivé.
Même pas avec quelqu’un comme Guédiguian ?
Avec Robert Guédiguian, je peux être proche de la création, oui. Et puis, réaliser, je l’ai fait pour moi-même, mais là c’était en partant d’un roman (« Le pressentiment », d’après Emmanuel Bove). Mais à chaque fois que j’ai écrit des scénarios, c’était à partir d’histoires déjà existantes. Alors qu’ici, c’est un scénario complètement original.
Ernest, le personnage que vous incarnez, se présente à nous avec arrogance. C’est un mufle ! On se dit pourtant que c’est aussi et peut-être surtout un homme rempli de peurs… ?
C’est un homme en tous les cas qui s’est construit son propre courage. Qui a fait en sorte que les choses soient suffisamment balisées pour qu’on puisse penser, au contraire, que c’est un type qui n’a peur de rien, et qui fonce. Mais qui fonce dans son domaine. C’est un homme de pouvoir, un conquérant. Mais dans un domaine finalement assez restreint, et pour ça il a été obligé d’abandonner totalement la sphère affective. Alors la peur, oui. C’est la peur d’être confronté à ce qu’il ne maîtrise pas. Il faut qu’il y ait de la maîtrise pour qu’il puisse exister.
Le film raconterait en cela le voyage initiatique d’un handicapé affectif ?
Oui. En partant reconnaître officiellement ce fils, il part chercher une autre forme de reconnaissance pour cet enfant qu’il n’a pas connu. Dans le sens de ressentir de la reconnaissance pour cet enfant, qui lui a fait comprendre à quel point il pouvait aussi être un homme affectif, capable lui aussi de ressentir du manque. Le geste où il le touche dans la morgue est en ce sens un geste de vraie reconnaissance.
C’est aussi un geste tragique, puisqu’inutile : le fils est mort, et ne pourra jamais y répondre !
C’est un acte touchant, au sens propre du terme. J’ai dû jouer cette scène au deuxième jour de tournage, quand on était encore à Paris. C’est là où c’est important d’avoir une connaissance du scénario, qui vous a imprégné depuis longtemps. Parce que d’habitude, les premiers jours d’un acteur sur un tournage sont souvent des jours d’exploration et de tâtonnement.
On peut se demander pourquoi Ernest part reconnaître en Laponie ce fils inconnu, lui qui n’en a pas du tout envie et alors que personne ne le lui impose ?
Le sens du devoir, peut-être. Une conscience, aussi, qui fait qu’il sait qu’il a quelque chose à voir avec lui-même là-bas. Même si c’est un trouillard, il a quand même un peu l’esprit d’aventure.
L’avez-vous aussi, ce sens du voyage ?
Je voyage souvent, oui. Et de plus en plus. Ça m’est arrivé de tenter de faire des expériences, de vivre des choses un peu à l’instinct. Ou de remettre en cause ma vie. A un moment donné, je suis parti à la campagne, en ayant arrêté le métier, en essayant de faire autre chose. Pour avoir le temps, s’interroger, essayer de voir les choses autrement. Prendre le temps du recul. Car à un moment, le sens de la responsabilité passe par un temps de recul.
Vous avez toujours été un acteur tenté par les chemins de traverse !
Quand on fait du cinéma ou du théâtre, souvent on ne sait pas trop où ça nous mène. C’est un peu comme quand on fait de la poterie. La matière prend forme dans les mains. Parfois, on croit qu’on va faire un vase et on finit par faire complètement autre chose. J’aime bien de ne pas provoquer mes envies. Se fondre dans le désir des autres, personnellement ça m’intéresse.










