L’échographie du bébé sur Facebook; être ou ne pas être «sharent»?

Jonas Pulver / Le Temps

Les «sharents»: voilà comment on appelle ces parents qui postent compulsivement des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux. A quel prix? Chronique.

«Bienvenue au petit Nikos, né le 4 juin et déjà une forme olympique ;-) », «Notre Nicolette fait ses premières expériences sur le pot, c’est pas encore ça mais tu vas y arriver, bravo ma chérie ^^», «Voici Nic avec sa nouvelle coupe de cheveux façon David Beckham, déjà un vrai ptit macho!», «Niki a joué le porc-épic dans le spectacle de fin d’année, regardez cette bouille et ces moustaches de troll…».

Je pourrais continuer sur des pages entières. Toutes ces citations sont issues de mon fil d’actualité Facebook, où un nombre croissant de mes contacts mettent en ligne des photos de leurs enfants plus ou moins petits, plus ou moins beaux, plus ou moins propres et plus ou moins ragoûtants, images dont la haute tenue esthétique n’a généralement d’égal que la profondeur du commentaire et le soin de la formulation.

Ce ne sont pas tant les gosses en eux-mêmes qui m’exaspèrent (en fait, j’éprouve de l’empathie à leur égard), mais plutôt l’accumulation compulsive de «areuh areuh» et de «gouzi gouzi» que leurs géniteurs brandissent à la face de leur carnet d’adresses. Il faut dire qu’une bonne partie de mes «amis» Facebook sont des couples d’employés du secteur tertiaire dans la petite trentaine, c’est-à-dire l’exacte frange de ce que les Anglo-Saxons ont baptisé: «sharents». Une génération suffisamment jeune pour avoir intégré en profondeur l’usage des réseaux sociaux, et suffisamment mature pour entreprendre procréation et vie de famille. Que font les individus sur Twitter et consorts? Ils se valorisent, partagent leurs angoisses, échangent parfois des conseils, le tout avec une conception plus ou moins rigide de la sphère privée. Les sharents suivent le trend: jusque-là, rien de surprenant.

Par contre, que penser des effets de cette pratique sur les bambins d’aujourd’hui et de demain? Les risques d’utilisation malveillante de ces images dans le cadre de la scolarisation et du travail sont évidents. Mais ce n’est pas tout. Récemment, deux de mes «amis» ont posté une échographie sur Facebook, accompagnée d’un prénom (disons Nicolas) et d’une probable date de naissance. Venir au Web avant même de venir au monde. Je m’interroge. Jusqu’ici, les utilisateurs des réseaux ont tous fait l’expérience d’une vie indépendante de la socialisation digitale, une vie pré-numérique, certes de plus en plus courte. Que se passera-t-il lorsque le petit Nicolas s’apercevra que son identité digitale est aussi vieille que lui? Qu’en réalité elle semble même le précéder, et confirmer l’unité et la singularité de sa personne d’une manière aussi forte que son propre reflet dans le miroir?

Le miroir est une médiatisation de la réalité essentielle à la construction identitaire: lors du «stade du miroir», pour le dire comme Lacan, le tout-petit entreprend la constitution d’un moi propre en se reconnaissant dans sa propre image. A l’avenir, peut-être parlera-t-on de «stade de l’écran» ou de «stade numérique» pour les enfants à peine plus grands. Et il y aura de quoi théoriser, parce que le miroir Facebook a quand même de drôles de caractéristiques. Eternels, ses reflets ne sont pas destinés à soi, mais à être sans cesse validés, évalués et quantifiés à force de partages, de likes, de commentaires. Dans ce miroir digital, Nicolas intégrera plus que jamais le regard des autres, en pensant se regarder lui-même.

Vos réactions

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16. Andromaque dit le 14/06/2013, 13:52

halala... J'ai beaucoup de mal à croire que des gosses, un jour adultes, se taperont des problèmes existentiels sous prétexte que leur maman à posté une photo d'eux au stade prénatal. Faut peut-être pas exagéré. Les gens qui postent ce genre de photo sont souvent fiers de leur progéniture, et ces enfants me sembles justement très aimés. Combien n'ont pas eu la chance d'avoir des parents aimants? Et puis, il y a quand même des moyens de vérouiller le profil, les photos ne sont pas forcément visible par tout le monde. Désolée, mais tant que des gosses seront battus, violés, maltraités, hé bien ça ne me dérangera pas que les gens postent des photos de leurs moments de bonheurs sur FB.

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15. ptolemee dit le 14/06/2013, 11:27

Et pourtant il y a une solution très simple pour éviter ces niaiseries : ne pas avoir facebook !

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14. Tonton_Beber dit le 13/06/2013, 18:46

Cela tourne au cauchemar ... n'y a t il pas des lois pour protéger l'image des enfants ?? Parents indignes.

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13. hartsock dit le 13/06/2013, 17:36

C'est vrai qu'il existe de différentes manières d'échapper à la niaiserie des jeunes parents en les bloquant, en se désabonnant ou en les supprimant (en risquant l'incident diplomatique)mais je trouve qu'on va trop loin avec les réseaux sociaux et avec ce culte de personnalité de l'enfant, malsain pour son image et même pour sa sécurité. C'est la surmédiatisation de la vie privée, la disparition pour certain "sharent" d'un frontière entre famille et vie publique. Et si des pédophiles erraient?

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12. TNA dit le 13/06/2013, 17:26

D'accord Personnellement, je suis assez d'accord avec l'auteur de l'article. Je crois que les gens qui publient ce genre de trucs ne sont pas tout a fait conscient du fait qu'ils partagent bien souvent ca avec leurs 250 "amis" voire leurs 30 000 "amis d'amis" voir la planete entiere. Je suis pas sur qu'ils aimeraient trouver sur internet leur photo d'eux-meme tout nu dans leur bain a 6 mois en tappant leur nom sur google parce que leurs parents l'ont postee sur facebook quand ils etaient petits. Ils ne semblent pas se rendre compte que c'est ce que risque de subir leur progeniture dans quelques annees. Aussi, quant a l'argument "c'est pour partager avec la famille"... je pense qu'il y a d'autre moyens que de filer les photos a Mark Zukerberg pour qu'il les transmette lui-meme a votre famille (et aussi a qui bon lui semble, n'oubliez pas ca)... E-mails, courrier, telephone... ca existe toujours, non?

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