Natan a 30 ans !
On oublie tous les clichés d’une couture guindée et trop endimanchée. Édouard Vermeulen fête les 30 ans de Natan avec la légèreté de la jeunesse. Et un défilé à Paris, vécu comme un grand plongeon pour se donner des frissons. Rencontre entre l’atelier et le salon couture.
Paru dans Victoire le 16/06/2013.
Vous les regardez comment, ces trente années ? Si je fais le point, j’ai l’impression qu’il y a eu vingtcinq ans de construction – avec peu d’évolution en fait – et cinq ans de turbulence. Ces dernières années ont été une remise en question totale de la maison au niveau de la gestion, du stylisme ou de l’équipe. La crise induit un changement de consommation et tous les codes sont à revoir. Je me suis battu pour amener notre société à l’avenir et rien ne peut plus être laissé au hasard. Je suis curieux de voir comment seront les dix années à venir. Peut-être qu’on fera des raquettes de tennis ici. Ou qu’on ne jouera plus au tennis !
Vous avez revu votre politique de prix ? Entre autres, oui. Aujourd’hui, on propose des robes à 400 € alors qu’avant il n’y avait rien en dessous de 1000 €. On doit répondre à la demande et faire face à la concurrence tout en gardant notre style. Par chance, nous n’avons pas dû supprimer d’emplois, mais nous avons revu toutes nos charges. Aujourd’hui, on examine le budget tous les trois mois alors qu’on ne l’analysait qu’une fois par an avant. Ces six années passées ont demandé plus de travail que toutes les précédentes si j’ose dire ! Avant, la roue tournait...
Ça veut dire qu’avant tout était facile ? Quand je suis arrivé dans les ateliers de la maison Paul Natan en 1983, j’étais d’abord le plus petit locataire avant d’en devenir le principal. J’y avais ma galerie, dans un esprit hôtel particulier à la parisienne qui n’existait pas vraiment ici. On me demandait souvent si la maison de couture existait encore. Alors je me suis lancé. Pourquoi ne pas faire des vêtements, après tout ?
Vous êtes un autodidacte pur. Votre formation d’architecte d’intérieur a inf luencé votre vision de la mode ? J’ai une approche plus structurée que voluptueuse , c’est vrai. Je suis plutôt dans le minimalisme, dans l’uni. C’est ma base de données. Il n’y a jamais eu de froufrous dans la maison !
Vous étiez à contre-courant ? Les années 80, c’était l’explosion du prêt-à-porter. Moi, j’arrivais avec une envie de couture, même si on a réussi à faire du moyen de gamme plus tard. Mais j’assume complètement le positionnement haut de gamme dès le départ, c’est un choix. Et sans cela, on n’aurait sans doute pas existé d’ailleurs.
Et aujourd’hui, Natan c’est quoi ? Cent vingt points de vente en France et dans le Benelux, soixante personnes en moyenne et une douzaine dans les ateliers. Quand ma première d’atelier est partie après vingt-cinq ans, j’ai cru que la maison allait s’écrouler. Mais, finalement, après quarantehuit heures, on avait une solution, même si c’est très difficile de trouver des petites mains aujourd’hui. Nous fabriquons 30 % en Belgique et pour le reste en France, en Italie et en Roumanie. Les ateliers belges ont du mal à subsister et délocalisent eux-mêmes de plus en plus. Mais, malgré la crise, 2012 a été la plus belle année depuis qu’on existe (Natan a fait un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros en 2012, NDLR).
Vous regrettez quelque chose dans ces trente ans ? La mode s’est de plus en plus désintéressée de la mode pour devenir une mode d’accessoires. On aurait peut-être dû répondre au marché et jouer le jeu. Chez nous, les accessoires ne représentent que 3 % de notre valeur alors que ce sont 10 % au bas mot pour les autres maisons. J’ai prôné une image avec une juste gestion mais peut-être pas la rentabilité la plus poussée. C’est vrai que je n’avais pas envie de céder aux licences, je respecte trop mon métier pour ça.
L’ADN de Natan est resté intact avec les années ? Tout est encore là : féminité, intemporalité, élégance, air du temps, minimalisme, service et atmosphère couture. Je ne suis pas un créateur, je suis un couturier. Le créateur amène une tendance qui lui est propre. Le couturier respecte l’esprit d’une maison et d’un usage.
Votre clientèle est acquise ? 70 % des clients achètent quand ils rentrent. C’est assez rare. Et la couture représente 15 % de notre chiffre d’affaires. Soit 300 pièces par saison. Mais l’usage du vêtement a beaucoup évolué.
Et son image aussi ? Quand j’ai démarré, on mettait en couverture de « Jour de France » une femme de 50 ans, taille 42, à côté d’une cheminée. Aujourd’hui, on prône la féminité dans la jeunesse. L’évolution est énorme.
Vous ne tombez pas dans ce jeunisme ? Moi aussi j’utilise des mannequins jeunes, mais certaines de celles avec qui je travaille ont 37 ans et je veux les garder parce qu’elles ont la démarche, le style et l’allure. L’élégance, ce n’est pas une question d’âge, c’est porter à bon escient, au bon moment, le bon vêtement.
Natan, c’est vous ? Je touche à tout mais c’est d’abord un travail d’équipe. Je pars du principe qu’il faut être heureux dans une entreprise, car on passe plus de temps avec son patron qu’avec son conjoint. Cette bonne ambiance de travail induit une satisfaction et une émulation. C’est plus constructif pour tous.
Parmi votre équipe, il y a Marie Vermeulen, votre nièce... Elle a 27 ans, aime la mode et est très discrète. C’est elle qui crée les accessoires de la maison. Pour moi, ça ne change rien. Si ça n’avance pas, on arrête. Après tout, à 27 ans j’avais déjà créé ma maison ! Même si je n’ai pas d’héritier, je ne suis pas dans l’idée qu’il faut faire perdurer la maison sur six générations mais c’est une carte à jouer pour elle, c’est certain. Ça me rappelle une extraordinaire rencontre avec Roberta Armani. Elle me disait : Je ne peux pas faire tout ce qu’a fait mon oncle, mais je n’en suis pas moins heureuse d’apporter mon grain de sel.
Vous vous voyez vous arrêter ? C’est très clair : absolument pas ! Un jour, en consultant l’astrologue Yaguel Didier, elle m’a dit : Tu vas travailler jusqu’à 80 ans, tu es un forçat. Et je ne vois effectivement pas les choses autrement. J’ai envie de nouveaux projets. S’arrêter, c’est angoissant. On n’est pas du tout indispensable et il faut donc savoir attirer les bonnes choses vers nous.
Trente ans, ça se fête ? Oh que oui ! Je n’arrête pas de répéter que je suis à l’automne de ma carrière. Alors j’ai envie d’un hiver dans l’abondance, la créativité et la totale satisfaction de ce qui a été accompli.
Vous allez défiler pour la première fois à Paris en juillet, c’est un pari fou ? Défiler à Paris, c’est nous orienter vers la ville de la mode et nous présenter avec nos trente ans d’existence et avec l’envie d’y être reconnus. J’ai toujours été dans la discipline - un peu trop parfois - et c’est sans doute la première fois que j’y vais en faisant confiance à la destinée.
On croise les doigts et on y va, c’est ça ? Exactement ! Mais peut-être que les gens vont juste dire : Vite, qu’il rentre en Belgique, on préfère les chocolats !
Il y a une frustration à être resté belgo-belge ? Pas du tout. Je n’ai pas d’ego déplacé ni de selfestime disproportionnée. Comme tout bon Belge, je me demande si on fait déjà suffisamment bien. On a trente ans, on existe, on part avec amour, courage et passion, voilà tout. Ce n’est pas un examen d’entrée. Même si ça ne marche pas, ce n’est pas grave.
C’est votre première tentative à l’étranger ? En quelque sorte oui. Notre boutique parisienne est surtout une vitrine. J’estimais que notre légitimité était belge et nous n’avons jamais rien fait pour exister à l’étranger. Mais maintenant que récession et restructuration sont là, il est temps de se faire connaître ailleurs. À trente ans, l’entreprise est prête pour un autre saut. Être mis dans la lumière va peut-être déboucher sur la rencontre de partenaires.
C’est nécessaire ? Ce n’est pas une question d’argent, ça ne suffit pas. Il faut le talent stratégique et j’ai l’impression d’avoir été au maximum de ce que j’ai avec l’équipe que j’ai. Ma vie c’est Natan. Je ne peux pas faire plus et je crois que j’ai maîtrisé mon domaine jusqu’ici. Rester sagement dans mon coin n’est pas dans mon esprit. Le marché européen n’est pas voué à s’agrandir, il faut donc passer à une vitesse supérieure pour s’agrandir.
Vous avez peur ? C’est excitant et surtout angoissant, oui ! Mais c’est dans ma nature et mon caractère. J’ai peur de mal faire. Ici, on nous connaît. À Paris, on va se confronter au regard de gens qui n’ont jamais vu Natan. Ils ne savent pas si c’est spatial ou lunaire, ils ont un regard vif. Voilà ce qui m’angoisse... Mais si on a le coeur et le talent, le respect, l’éthique et le travail... ça devrait aller, non ?








