Un secrétaire royal aux enchères

Jean Vouet
Mis en ligne

Petite déception chez Christie’s pour la vente d’un secrétaire royal ayant appartenu à Charles X.

Dans une vente aux enchères, même lorsque l’on s’active à ne proposer que des lots répondant à des critères de sélection drastiques, il n’est pas toujours facile de prévoir avec certitude si ceux-ci seront vendus et à quel prix ils le seront.

Parmi les dix plus belles enchères réalisées par Christie’s lors de son « Exceptional Sale » du 5 juillet dernier à Londres, figure ce secrétaire royal à abattant de style Louis XVI, qui changea de mains contre 713.250 livres sterling. Une belle somme pour un meuble du 18e siècle, mais un résultat en demi-teinte tout de même par rapport aux estimations avancées par les experts de la maison anglaise, qui l’avaient évalué entre 700.000 et 1.000.000 de livres sterling. Sans parler de déception, l’on s’attendait certainement à mieux du côté de chez Christie’s pour un secrétaire qui fit tout de même partie du mobilier du comte d’Artois, le frère de Louis XVI et future Charles X, au château de Compiègne. Décryptage d’une vente aux enchères qui aura au moins fait un heureux, son nouveau propriétaire, qui aura acquis ici un meuble magnifique sous son estimation basse.

Gilles Joubert et « RVLC »

Œuvre de l’ébéniste d’origine flamande Roger van der Cruse (1727-1799), qui francisa son nom en « Lacroix » et signait ses créations de ses initiales mixtes « RVLC », ce secrétaire de bois et de bronzes dorés lui fut commandé par Gilles Joubert (1689-1775), ébéniste du roi et fournisseur du Garde-Meuble royal entre 1751 et 1775. Avec ces deux hommes, c’est toute l’histoire de l’ébénisterie française de la seconde moitié du 18e siècle qui s’offre à nous : d’un côté, Roger van der Cruse, consacré maître ébéniste en 1755, qui parvint notamment, grâce au mariage de ses sœurs, à entrer en relation avec certaines des plus célèbres familles de cette corporation : Oeben et Riesener ; de l’autre, Gilles Joubert, ébéniste également, qui livra en une vingtaine d’années plus de 4.000 pièces de mobilier au Garde-Meuble. Grâce à certains documents d’archives, nous savons qu’entre ces deux hommes existait une solide relation de sous-traitance. Ainsi, dans une liste de 1774 qui reprend les divers créanciers de Joubert, Roger van der Cruse occupe le haut du classement avec une dette de 900 livres, ce qui représente beaucoup d’argent pour l’époque.

Compiègne

Quelques semaines après la mort de Louis XV (décédé de la variole le 10 mai 1774 à Versailles) et le sacre de Louis XVI, Joubert livrait dans les appartements du comte d’Artois au château de Compiègne une série de six pièces de mobilier, parmi lesquels figurait ce secrétaire. À l’origine, celui-ci était d’ailleurs probablement sommé d’un marbre blanc, qui fut remplacé aux alentours de 1786-1787 par un autre, de couleur rouge griotte d’Italie. Avec une telle destination – Compiègne possédait tout de même le rang de résidence royale, aux côtés de Versailles et Fontainebleau – l’on comprend aisément le soin et l’élégance avec laquelle ce meuble fut créé. Construit sous Louis XV, le château de Compiègne accueillit notamment tous les mariages royaux de cette époque, parmi lesquels celui du comte d’Artois en 1773. À cette occasion, on lui aménagea des appartements donnant sur la « cour des cuisines », qui furent ensuite malheureusement détruits par Napoléon en 1809 pour faire de la place à sa salle de bal.

Une marqueterie à mosaïques

Richement décoré de bronzes dorés (notamment pour les deux enfants tritons qui en encadrent les montants, motif que l’on retrouve d’ailleurs sur d’autres pièces de van der Cruse), ce secrétaire tire également son raffinement de son treillage composé de losanges arrondis et accompagnés en leur centre de fleurs de bronze doré. Très recherché entre 1770 et 1790, ce motif fut considérablement exploité par Joubert pour ses commandes royales, mais exclusivement pour celles-ci, comme par exemple en 1771 pour une commode destinée aux appartements de Marie-Antoinette à Versailles.

Osez la rencontre !