La vie secrète des chats
«La vie secrète des chats», ou comment un webdocumentaire applique à une dizaine de félidés un monitoring qui rappelle furieusement les pratiques de la NSA
Promis, juré, craché: aujourd’hui j’évite les sujets qui fâchent. Promis, juré: on ne parlera ni de NSA, ni du programme de surveillance Prism et de l’exploitation par le gouvernement américain de données prélevées sur les serveurs des géants de la téléphonie et des majors d’Internet, ni du démantèlement progressif de nos vies privées et de la relative neurasthénie citoyenne qui l’accompagne. «Promis, nous ne faisons rien de tout ça», pour le dire comme les responsables de Google et Facebook la semaine dernière. (En fait ils mentaient et ont admis transmettre des informations aux agences gouvernementales, mais moi, rassurez-vous, je n’ai qu’une seule parole.)
Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de nos amis les chats. Et plus exactement de leur Vie secrète (espionnage quand tu nous tiens!), comme le promet un délicieux webdocumentaire mis en ligne pas la BBC. On y suit les destins croisés d’une dizaine de félidés vivant dans un village de Grande-Bretagne, à grand renfort de statistiques comportementales, de tracés de géolocalisation et de captations sonores et vidéo (façon services secrets pour Aristochats). Ginger, Chip, Sootie et les autres sont équipés d’un collier GPS et d’une micro-caméra (le même genre de trucs qu’on trouve sur votre smartphone, je dis ça juste en passant), et monitorés sur plusieurs cycles de 24 heures.
Ce qu’on apprend au hasard des cartes dynamiques et des séquences infrarouges? Que Kato et Phoebe ont tendance à se chercher des noises pour le même territoire. Que Rosie adore visiter les maisons des autres chats (coquine!). Que Coco, tolérante et calme, ne s’éloigne jamais à plus de 80 mètres du foyer. Qu’Orlando, lui, mange n’importe quoi, au point de se rendre malade et de vomir. Enfin, que Hermie, fait rare, est un chat hermaphrodite et qu’il semble l’assumer parfaitement. Et à part ça? Eh bien pas grand-chose. Ginger, Chip, Sootie et les autres sont plutôt gentils et bien élevés, miaou miaou, ronron, braves chatons.
Je ne vais pas m’étendre sur le fait qu’on mobilise une équipe entière de scientifiques et de journalistes pour organiser un vaste Loft Story animalier mais, puisque le fond est si maigre, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la forme. Comme si la principale justification à tout ce joyeux Big Brother félin, c’était la fétichisation d’une figure de style sociétale, la réplication d’un procédé médiatique né aux premières heures du XXIe siècle quelque part entre la télé-réalité, le traumatisme post-11-Septembre et l’invention de Facebook. De la paranoïa et du voyeurisme, deux notions qui collaient un peu trop aux doigts, une notion nouvelle a émergé, celle de transparence, désormais banalisée et culturellement intégrée au point d’être présente en filigrane jusque dans un documentaire sur le quotidien d’inoffensifs minets.
En l’espace de dix ans, la conception commune de surveillance a été progressivement remplacée par celle, plus sournoise, de bienveillance. Autrement dit, une veille douce mais constante au service du bien, justifiée par la sécurité et la culture de ceux qui ne font rien de mal et n’ont donc rien à cacher. Je parle de nos amis les chats, bien entendu, et en aucun cas des petits arrangements entre Google, Facebook et la NSA. Une promesse est une promesse: ces types-là vous le diront mieux que moi.








