Erdogan contre la Turquie européenne?
Jean-Paul Marthoz Journaliste et essayiste
Samedi dernier, un léger soleil caressait Istanbul. Souriant, gouailleur, le marchand de simits, ces petits pains aux graines de sésame, avait repris sa place à quelques pas de mon hôtel. Dans l’avenue Istiklal, l’immense piétonnier du « quartier européen
La veille, dans un bar du «
Les notes de guitare de Yavuz Akyazici, le saxo d’Ilhan Ersahin, les mélodies soufies d’Abdul Gani flottaient dans cette taverne où des jeunes devisaient sereinement ou tapotaient sur leurs tablettes. Après les violences des jours précédents, l’ambiance paraissait apaisée, même si l’on voyait passer des protestataires, équipés de casques de chantier aux couleurs vives et de masques à gaz, qui se dirigeaient vers la place Taksim.
Samedi, confirmant cette accalmie et cet espoir, Murat Yetkin, chroniqueur du quotidien Hurriyet, écrivait
Et pourtant, je ne pouvais pas me défaire d’un sentiment de malaise. Les forces de police étaient restées concentrées à proximité du parc Gezi. Un peu partout dans la ville, les autopompes semblaient en embuscade. La photo d’Erdogan, impérial, ornait des affiches d’un rouge vif qui appelaient ses partisans à manifester dimanche à Istanbul. Le matin, des chaînes de télévision avaient encore diffusé les ultimatums et les mises en garde du Premier ministre à l’adresse des «
Et puis, brusquement, samedi soir, l’orage creva le ciel. Alors que les occupants du parc Gezi, rejoints par des badauds, des familles et des touristes, écoutaient un concert, les forces de police leur donnèrent un quart d’heure pour évacuer les lieux. Quelques minutes plus tard, des centaines de policiers casqués et masqués tiraient des salves de grenades lacrymogènes et attaquaient au canon à eau. Sans faire le détail entre les militants pacifiques et les «
Erdogan n’avait donc pas changé. «
Erdogan, nous disait un ami turc, est «
Certains milieux d’affaires européens se sont sans doute réjouis du nettoyage de la place Taksim. Toutefois, pour de nombreux observateurs jusque-là bien disposés à l’égard de la Turquie, l’attitude du Premier ministre a marqué un partage des eaux. Difficile désormais de négocier sérieusement l’adhésion européenne avec un gouvernement qui attise les tensions, dénonce des complots de l’étranger, accuse les médias internationaux à tout va et rabroue l’Union européenne. La semaine dernière, à Strasbourg, Guy Verhofstadt, chef de file des libéraux, n’a pas mâché ses mots. «
Ce constat d’une «
Une lueur d’espoir pourrait-elle venir des modérés de l’AKP et, en particulier, du président Abdullah Gül qui, tout au long de cette crise, a cherché à montrer un visage plus amène de la Turquie
De plus en plus d’observateurs sont convaincus qu’Erdogan considère la démocratie comme «
La semaine dernière, Erdogan a raté une occasion historique. Par erreur
Cette question devrait interpeller l’Union européenne, au sein de laquelle la Turquie suscite surtout des idées simples, qu’elles soient inspirées par l’islamophobie la plus crue, la célébration euphorique du multiculturalisme ou les «
L’avenir de l’Europe se joue aussi sur la place Taksim et cet enjeu considérable impose de ne pas se tromper sur la réalité d’un pays présenté tour à tour comme un modèle ou un repoussoir.
"La liberté sinon rien", le blog de Jean-Paul Marthoz


