Davin, parce qu’il le vaut bien

Xavier Flament
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A 50 ans, le chef belge est partout. Après Ars Musica en mars, il est l’invité d’honneur du festival de Wallonie et lance sa première saison « belge » à la tête de l’Orchestre symphonique de Mulhouse dont il a pris la direction artistique.

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Patrick Davin. Photo 
: D.R.
    Patrick Davin. Photo : D.R.

Il est presque gêné d’être là. Patrick Davin coup sur coup associé à Ars musica puis au festival de Wallonie et à la barre de sa première saison à la tête de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, cela ne ressemble pas à ce bosseur qui croit au travail de fond et aux chemins de traverse plutôt qu’aux feux de la rampe. Pourtant, c’est à cause de ce cheminement qu’il se voit aujourd’hui fêté. Et aussi grâce à ce talent remarquable de rendre lisible les partitions, qu’elles appartiennent au grand répertoire ou à la musique contemporaine, son péché mignon. Peut-être parce qu’il les lit comme un « moine médiéval » (la métaphore vient de lui) : « Ainsi je m’astreins à tout lire, à repasser systématiquement sur le chemin du compositeur, sur chaque note, sur chaque nuance, explique-t-il. C’est une habitude que j’ai apprise de mon expérience en contemporain où j’ai pris le pli de préparer la venue du compositeur. C’est un moment de bonheur où j’ai l’impression de l’entendre parler. »

Davin suit en cela les préceptes du musicologue Célestin Deliège, son professeur d’analyse, qui préférait lire une partition que de l’entendre. « Evidemment, les choses de l’interprétation, du timbre, de la couleur s’illuminent devant l’orchestre. Il faut faire les deux. » Et cela nécessite du temps et de la persévérance. « Dans les situations d’urgence, je peux être rapide, mais en général mon rythme est lent. » S’il regarde avec envie, comme Pierre Boulez du reste, des chefs aussi fulgurants qu’Esa-Pekka Salonen, il préfère que l’on dise de lui qu’il est « un chef à l’ancienne. »

Un chef qui prend le temps qu’il faut avec un chanteur pour trouver le bon rythme, le bon phrasé. Ah, l’opéra, sa grande affaire ! Aussi parle-t-il de l’Opéra du Rhin, dont son orchestre de Mulhouse partage la fosse avec celui de Strasbourg. L’opéra qui lui permet d’approfondir son répertoire comme il l’entend. « A l’opéra, on a plusieurs chances. Entre la première et la dernière, il se passe quinze jours, un mois, pour laisser mûrir. Si j’ai entendu, au cours de toutes ces représentations, chaque moment de l’opéra comme je voulais l’entendre, même si ce n’est pas le même jour, je suis content. »

Responsable comme un ministre

Et de relire toute l’œuvre avant chaque représentation. « Ce n’est pas comme si ma vie en dépendait mais je suis responsable. » Comme un ministre, ironise-t-il : responsable même quand une corde casse dans l’orchestre. « Ce qui me guide depuis toujours, c’est que je dois mériter ma place, mériter cette chance-là.»

Ce qui passerait pour un sacerdoce n’est peut-être que de la pudeur face à l’énergie donnée et surtout reçue lors de la « communion laïque » du concert : « Cela me rappelle un Parsifal dirigé par Armin Jordan. On pensait que le rideau allait tomber après le premier acte tellement il se décomposait. Et puis, on l’a retrouvé dans sa loge à la fin de l’opéra, frais comme un gardon. Il était illuminé comme un jeune homme. » Peut-être Davin ne cherche-t-il au fond que la bonne distance, entre la position d’une Elisabeth Schwarzkopf « qui avouait ne jamais rien éprouver sur scène » et le musicien qui se laisse « emberlificoter » par l’émotion. Le bon moment aussi, dans son rapport aux musiciens. « Faire des remarques quand les gens sont perdus cela ne sert à rien, ils ne les entendront pas. » Cela ne l’empêche manifestement pas de parler pour se faire entendre. Il cite Carlos Kleiber : « La meilleure gestique du monde, mais qu’est-ce que ça baragouine ! »

A Mulhouse, les musiciens ont préféré le grand Belge à une brochette de concurrents internationaux. « J’ai été choisi par les délégués des musiciens car il y a une différence entre ce que l’on veut et ce que l’on doit faire maintenant. » Sous régime municipal, on imagine la formation sous pression budgétaire. Patrick Davin n’entendra donc pas trop gonfler ses (modestes) effectifs de soixante musiciens. Pas de Cinquième de Mahler, donc, même peut-être un Sacre du Printemps l’année prochaine. Il n’en compte pas moins valoriser ses salariés en jouant la concurrence avec les ensembles de musique ancienne et contemporaine, touchés de plein fouet par la crise. « Nous sommes moins chers que l’InterConteporain, lance-t-il, manager. Nous avons aussi dans l’orchestre des musiciens qui connaissent le monde de la musique ancienne, comme un contrebassiste qui joue également avec Christina Pluhar. La Schola Cantonrum de Bâle n’est qu’à 20 kilomètres. Nous pourrons collaborer avec des gens comme Amandine Beyer. »

Créer du sens et un répertoire

Ensuite voudra-t-il construire des programmes qui ne relèvent pas seulement du « cahier des charges ». « La musique contemporaine, on doit l’utiliser quand c’est son moment. On ne doit pas juste se dire : “ Vite, vite, mettons Berio pour ensuite pouvoir commencer le concert ”. » Et de débuter par Puccini, suivre avec Vieuxtemps, dans la veine belcantiste, enchaîner avec Berio, toujours vocal, et avec le même coup d’archet de Nikita Boriso-Glebsky, et achever avec la Symphonie italienne de Mendelssohn (22 & 23/11). « En plus du thème, le soliste contribue à l’identité du programme. » Il cite encore son programme d’ouverture de saison (13/09) qui agrège divers compositeurs (Ravel, Massenet, Ibert) inspirés par Don Quichotte. « Séparément, ils ne racontent pas toute l’histoire : il fallait donc les relier. »

Patrick Davin affirme vouloir créer à Mulhouse un répertoire, à rejouer - l’opéra français - « pour l’approfondir », et à étoffer lors des deux festivals de saison - la musique allemande - « pour pouvoir le ressortir très rapidement. » Ainsi aura-t-il mérité sa place.

Invité d’honneur du Festival de Wallonie, Patrick Davin ouvre les festivités à Flagey, ce vendredi 28/06, à 19 et 21 heures. Ils sera ensuite à Namur (06/07), Saint-Hubert (07/07), Stavelot (04/08), Mons (20/09), La Louvière (22/09) et Liège (24/09 & 15/11). 081/73.37.81 - www.festivaldewallonie.be

La « saison belge » de l’Orchestre symphonique de Mulhouse : dès le 31/08. Info : 0033/3.69.77.67.80 - www.orchestre-mulhouse.fr

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