Haut comme trois hommes

Julie Huon
Mis en ligne

Raf, Walter, Haider – et Dries, Ann, et Kris dans quelques heures –, esquissent à Paris la silhouette made in Belgium des hommes pour l’été 2014. Avant de passer la main à la Haute Couture, dès lundi prochain.

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Photo 
: D.R.
    Photo : D.R.

Raf Simons a la bougeotte. C’est comme ça avec les Belges. Habitués à l’exiguïté des frontières, on les franchit plus aisément. Se sentir à l’étroit, on n’aime pas ça. Le créateur originaire de Neerpelt, près de Lommel, ça fait plus de 15 ans qu’il s’est envolé pour Paris. Et là, non content de défiler dans la Ville Lumière, parmi les plus grands créateurs, il décide de programmer son défilé masculin pour le printemps-été 2014 non pas au Carrousel du Louvre, non pas sur le pont Alexandre III, non, lui, il délocalise tout le monde – les journalistes, les people et les acheteurs du monde entier – où ça ? Au Bourget. A l’aéroport, carrément. A 12 kilomètres du centre-ville, 22 minutes de voiture avec une vitesse moyenne de 32 km/h.

C’est que ça se mérite, un show du désormais directeur artistique de la maison Dior (le 6e) qui continue à créer pour les hommes en son nom propre. C’est d’ailleurs par là qu’il a commencé. Pas étonnant qu’il s’y sente comme un poisson dans l’eau. Voyez ces petits pantalons ces combinaisons noires à manches courtes, ces bermudas noirs comme des jupes, ces pantalons noirs prêts du corps et tranchés juste au-dessus de la cheville. Vous le sentez, l’architecte derrière le couturier ?

Dans la Galerie Gagosian, au cœur de l’aéroport où atterrissent les hommes d’affaires en jet privé, sous des pièces de métal colorées pendues comme un grand mobile de Calder, l’allure des mannequins est fragile, presque féminine. La rigueur du noir s’illumine par quelques touches pop, graphiques colorées, comme les mots « Super Nylon » ou « Artificially flavored » inscrits sur d’amples chemises et tee-shirts.

Le cortège des collections de mode masculine pour l’été prochain a donc démarré mercredi à Paris, succédant aux défilés milanais et précédant les shows de Haute Couture (pour l’hiver, eux) s’installant dès lundi dans la capitale française. On y a vu quelques Belges, déjà, puisque Walter Van Beirendonck – toujours vivant même s’il a fermé les portes de sa boutique anversoise l’année dernière, croulant sous le poids d’un loyer de plus en plus élevé – a présenté, lui aussi, sa vision de l’homme du futur.

Un an, c’est le futur, oui. Même s’il ne nous imagine pas en combinaison d’aluminium, truffé de capteurs et de diodes électroluminescentes. Au contraire ! Le créateur anversois mise sur le costume, le déshabillé de soie, les pantalons de shantung qu’on porte quand on est quelqu’un de très chic, le soir, après le boulot. Il surprend par d’élégants imprimés ethniques, lui qui aime tant représenter (de façon relativement abstraite) ses parties intimes ou lui-même en entier, nu et chevauchant un ours (sémiologues et psys doivent s’arracher les cheveux à chaque fois puisque le chevaucheur et le chevauché, soit l’ours, sont tous deux la représentation de notre fameux Walter). Rien de tout ça ici mais des couleurs très chaudes, très douces et beaucoup de petits losanges, de fleurs et quelques brins de paille pour des casquettes à la penne démesurée.

« Un nouveau Yves Saint Laurent »

Haider Ackermann, enfin, n’est pas tout à fait belge. Mais presque puisque, même s’il est né à Santa Fe de Bogotá, en Colombie et qu’il a été adopté par un cartographe alsacien, il a étudié la couture à l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers. Deux mots sur Haider Ackermann : en 2001, aidé de Raf Simons, il crée sa propre marque et présente sa première collection féminine à Paris. En 2005, il signe avec le groupe belge bvba 32 (qui produit et diffuse des stylistes comme Ann Demeulemeester) et installe son atelier à Paris. Aujourd’hui, il a refusé la succession de la Maison Martin Margiela, Karl Lagerfeld aimerait qu’il reprenne Chanel après lui et d’autres voient en lui rien de moins qu’un « nouveau Yves Saint Laurent ».

Mercredi soir à Paris, ce fringant quadra a donc présenté une collection pour voyous des beaux quartiers. Sa première collection masculine. On y porte l’écharpe de soie avec décontraction, le pantalon baggy bien resserré dans le bas avec nonchalance, le blouson de cuir comme si c’était un smoking et le veston croisé comme si c’était un blouson de cuir.

Ses mannequins, moustachus et gominés mais tatoués de la tête aux pieds, achèvent de brouiller les pistes. Bon signe. Quand on ne peut pas étiqueter un style, c’est que c’est un grand style.

Osez la rencontre !