Attention: Facebook peut tuer!

Nicolas Crousse
Mis en ligne | mis à jour

Henry Alex Rubin s’attaque, avec « Disconnect », à la cyber-intimidation et aux effets pervers de la génération « J’aime ». Entretien.

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Après quelques documentaires, voici le cinéaste new-yorkais Henry Alex Rubin qui se lance dans la fiction. Son sujet reste très ancré sur le réel puisqu’il entend dresser le portrait de la génération Facebook. Plus d’un milliard d’utilisateurs de par le monde. Mais surtout une indescriptible folie au sein de la jeunesse du vingt et unième siècle. Sans viser le procès des nouvelles technologies, le film de Rubin ne pointe pas moins les effets potentiellement désastreux de la planète des « amis ».

Qu’est-ce qui vous a décidé, avec un sujet aussi marqué par le réel, à passer dans la fiction ?

J’ai lu des centaines de scénarios. Je n’avais fait que des documentaires auparavant. Et quelques pubs. Mais du coup, je ne savais pas si je me sentais capable de m’attaquer à une fiction. Quand j’ai lu ce scénario, j’ai pensé d’abord à un thriller, mais avec à l’intérieur trois histoires dramatiques. La question centrale du film, c’est : comment on communique ? Est-ce que les nouvelles technologies changent les relations entre personnes ? Est-ce qu’elles nous éloignent ou nous rapprochent ? Pendant une journée normale, nous utilisons tous nos téléphones portables, nos textos, nos e-mails… On peut avoir des conversations assez profondes à travers Facebook. Il y a des choses assez intimes que l’on peut se dire dans un chat, avec des inconnus ou avec des proches, qu’on ne dirait pas autrement. On peut arriver à partager la douleur ou le deuil de gens qu’on ne connaît pas, aujourd’hui.

Le pitch rapide de « Disconnect » pourrait être : Facebook peut tuer. Le film est-il dans votre esprit un témoignage à charge contre Facebook et les nouvelles technologies ?

Certains peuvent interpréter le film exclusivement comme ça, façon tableau noir. Ce n’était pourtant pas nécessairement ce qui m’intéressait. Alors oui, il y a les faits divers réels, et le constat que des gens se sont suicidés en Amérique à cause de rumeurs propagées à leur sujet sur Facebook. Il y a des gens qui se font arnaquer, c’est sûr. Je crois ceci dit qu’il faut éviter les interprétations simplistes, quand on touche à ce sujet. Mon film n’est pas un film contre les nouvelles technologies. Ce que je cherchais, c’était examiner à quel point ces choses-là ont changé notre rapport à la solitude. Au premier degré, le film nous dit : les technologies sont atroces, regardez ce qu’elles nous font faire. Or, non, les abus viennent de nous. L’outil, en soi, il peut générer du mauvais comme du bien.

Vous êtes un consommateur d’internet vous-même ?

Je le suis, absolument. Je l’étais avant le film, pendant, après. Mais j’ai mes règles. J’essaie, tout comme ma femme, de ne pas utiliser internet dans la chambre à coucher. Lors des dîners de famille, mon père s’énerve énormément quand quelqu’un est sur son téléphone. Mais chacun sa règle. Et chacun est face à ces questions : doit-on avoir le téléphone à table ? Combien de temps laisse-t-on les enfants aller sur internet ? A qui fait-on confiance ? Est-ce qu’on doit bloquer l’accès de certains sites ? Peut-on espionner sur les mots de passe de nos enfants ?

Autre question : que seront les adultes de demain qui auront découvert la sexualité vie la cyber-pornographie ?

Et à un âge très jeune ! On aura sûrement des réponses beaucoup plus claires dans quelques années. Mais là, on est en plein dedans, sans recul. Plus tard, il est d’ailleurs bien possible que la question, et mon film avec, sera datée.

Vous êtes-vous basé sur des cas réels de manipulation, pour alimenter votre film ?

Je viens du documentaire et pour chaque personnage dans le film, j’ai interviewé des gens qui m’ont concrètement inspiré, oui : un policier spécialisé dans la cybercriminalité, une personne victime de harcèlement, un ancien harceleur, des parents qui ont perdu leur fille, qui s’est suicidée, une journaliste, un jeune homme qui s’est livré à de la pornographie sur le web alors qu’il était encore mineur… Je voulais vraiment savoir la réalité de ce qui se passe avec des gens qui se font voler leur identité ou qui se font harceler. J’ai appris beaucoup. J’ai découvert des réalités que je n’avais pas imaginées. Comme ce jeune homme qui fait du porno sur internet et qui assume pleinement son job, en est fier. Ou comme le jeune harceleur, en qui je n’ai pas vu un criminel, malgré les dégâts occasionnés, mais bien un jeune gars qui cherchait à déconner, sans penser aux conséquences de ses actes.

Votre film montre la complexité des situations d’abus : les jeunes coupables seraient-elles aussi des victimes d’un système ?

Les protagonistes de mon film, comme des situations dont on s’inspire, ont selon moi tous un trou dans leur cœur. Quelque chose manque, chez chacun d’eux. C’est très universel. Et la technologie les attire du coup tous, un à un, un peu comme si cette technologie pouvait soigner notre sentiment de solitude.

On imagine que vous vous étiez passionné pour le film de David Fincher, « The social network », inspiré par la personnalité complexe de Mark Zuckerberg ?

Oui. Histoire fascinante. Zuckerberg avait été rejeté par une ex. Film brillant. La relation faite par Aaron Sorkin, scénariste du film, entre le fondateur de Facebook et sa motivation personnelle l’a rendu en fait très humain. Le désir d’être moins seul, et d’être donc connecté avec les autres, c’est très universel. Tout cela nous renvoie au sentiment de solitude de l’être humain.

Où en est le débat, aux Etats-Unis, sur la criminalisation des gens qui ont poussé des êtres au harcèlement, parfois au suicide ?

C’est la question la plus importante, aujourd’hui, aux Etats-Unis : comment est-ce qu’on attaque en justice les jeunes qui ont fait des conneries comme ça mais qui ont débouché sur d’énormes drames ? Est-ce qu’on les attaque seulement quand il y a une issue tragique ? Ou bien est-ce qu’on les attaque rien que pour l’intention de médisance ? La ligne est floue. Chaque Etat essaie, en ce moment dans mon pays, de légiférer à sa façon. Il n’y a pas de loi fédérale. Mais des lois commencent à passer qui criminalisent la cyber-intimidation. Récemment, deux footballeurs américains ont écopé de peine de prisons pour avoir dispersé sur le web des photos d’une fille nue. Et des cas comme ça, il y en a chaque semaine.

Osez la rencontre !