Les espaces perdus d’Ugo Rondinone

Daniele Gillemon
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Le Musée M reçoit, sur trois plateaux qui plaident idéalement sa cause, un artiste contemporain très en vue.

  • Les figures pensives de ces statues en cire sont un des points forts de cette exposition. © D.R.
    Les figures pensives de ces statues en cire sont un des points forts de cette exposition. © D.R.

Cette visibilité ne doit pas inquiéter car sa nature de poète et de philosophe, sa maîtrise de l’histoire de l’art et des grands de la modernité le mettent à l’abri de tout simplisme. Agé d’une cinquantaine d’années, fils d’émigrés, né en Suisse en 1964, Rondinone a rapidement conquis les sphères internationales de l’art avec des œuvres très diverses dans leurs procédures. Faisant feu de tout bois, il a utilisé aussi bien le néon, le matériau de synthèse que l’encre, la pierre, le bronze ou la cire, suscitant des images parfois pop, grotesques ou primitives, parfois nettement plus classiques et romantiques.

Le Musée M rassemble pour la première fois, dans un espace idéalement exploité pour cette cause, trois installations récentes dont la plus impressionnante est incontestablement cette série de quatorze sculptures en cire, figures pensives d’hommes et de femmes repliées sur elles-mêmes, liées au paysage minéral pétrifié que figure un plan sombre, presque noir, disposé au plafond ou contre le mur, en plan incliné.

Toute cette minéralité brute, agglomérat tranchant de terre et de cailloux, offre un écrin dur et tendu aux tendres figures humaines de cire, disposées çà et là sur le plateau, dans une position de repli mélancolique, de passivité et de protection très caractéristique. Visages classiques, corps couturés de mannequins, membres fragmentés, introversion affirmée des attitudes, on pense tout à la fois à Praxitèle, à Georges Minne, à di Chirico, à un ballet avorté, sans mouvement et suspendu dans le temps.

Ce spectacle immobile et silencieux nous rappelle que Rondinone a pratiqué la performance, la transformant, grâce aux matériaux, aux couleurs et à la conception spatiale, en œuvre plasticienne particulièrement sobre, nue, sans pathos. On marche sur la pointe des pieds dans l’atmosphère inquiétante qui émane de ces êtres résolument hors jeu, sorte d’espace off de songerie métaphysique, voire politique au sens large. Une beauté très italienne aux accents néoclassiques contraste avec la violence brute et bien contemporaine des « paysages », évoquant d’autres artistes comme Claudio Parmiggiani et Penone.

Autre plateau, autre installation. Celle-ci fait la part belle, sur des dizaines de mètres carrés, à une multitude d’oiseaux de bronze, tous différents, picorant de concert. Une neige faite de petits confettis blancs, actionnée par une machine, tombe du ciel et recouvre lentement la surface du sol. Rien d’autre, en dehors de l’œil vitrail, au mur, qui mesure un autre temps et de cette désolation douce, allusion poétique, sans démonstration ni effets, au monde pseudo-écologique dans lequel nous vivons, aux rapports tronqués entre l’homme, l’animal et la nature.

Enfin, au dernier étage qui ouvre sur le Louvain des toits, un immense cube de ciment ciré, moiré de gris, fermé sur lui-même et suspendu abrite une belle moisson de… dessins d’enfants. Ici la beauté est sans doute moins tendue et la perception de l’œuvre, plus décorative. L’idée toutefois de ce blockhaus qui abrite ce qu’il y a de plus fragile et de plus spontané confirme la récurrence de cette dialectique de l’enfermement et vaut elle aussi son pesant de poésie innocemment subversive.

Musée M, Leuven, 28 L. Vanderkelenstraat, jusqu’au 6 octobre. 016 27 29 29 et www.mleuven.be

Osez la rencontre !