Le coffre du Cardinal Mazarin
Depuis 1989, la maison de ventes aux enchères Rouillac organise une fois par un au château de Cheverny une vente aux enchères publiques rassemblant des biens en provenance de grandes demeures et autres châteaux français. Un événement attendu qui a lieu dans l’orangerie de ce château dont l’architecture inspirait à Hergé son célèbre château de Moulinsart. Au-delà de cette anecdote, la vingt-cinquième édition de cette vente restera gravée dans les annales comme celle où l’on vendit pour près de 7,3 millions d’euros, frais inclus, l’un des extraordinaires et rarissimes coffres en laque or du Cardinal Mazarin.
Découvert au début de l’année 2013 en Val-de-Loire, alors qu’il n’était plus utilisé par son dernier propriétaire, un ingénieur français à la retraite de la Shell Petroleum, que comme un vulgaire bar (!), ce grand coffre japonais du 17e siècle a été acquis par le Rijksmuseum d’Amsterdam, après une bataille d’enchères des plus serrées face à un grand musée américain. Un achat exceptionnel qui aura seulement été rendu possible par le mécénat conjoint et intelligent de Jaffé-Pierson Stichting, de BankGiro Loterij et de Vereninging Rembrandt.
François Caron
et la V.O.C.
Reprenant les dimensions du long coffre à vêtements (nagabitsu) que l’on trouvait à l’époque dans les trousseaux des jeunes mariées japonaises, cette pièce est en réalité une création hybride puisque conjuguant les savoir-faire de plusieurs nations : si son âme est en cèdre du Japon, sa forme bombée et les ferronneries sont de conception européenne. À plusieurs égards, ce genre de coffre peut donc être considéré comme un fantastique témoignage de la mondialisation de l’industrie du luxe qui eut lieu à cette époque.
Cependant, à la fin des années 1630, la situation prit un virage à 180 degrés : en 1641, Iemitsu Tokugawa, Shogun de la dynastie des Tokugawa qui régnait à Edo (l’ancien nom de Tokyo) instaura la fermeture totale du pays aux étrangers. Seule exception à la règle, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (V.O.C.) eut le droit de continuer à commercer avec le Japon par le biais d’un comptoir déplacé sur l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagazaki.
L’année précédente, un Français, François Caron, alors chef du bureau de commerce de la V.O.C. au Japon, avait passé une fabuleuse commande de meubles à l’un des meilleurs ateliers de laqueurs de Kyoto, la famille des Kôami. Profitant de ses bonnes relations avec le Shogun Iemitsu, celui-ci avait pour ambition de témoigner au monde entier de la grandeur de la compagnie commerciale qui l’employait. En octobre 1643, et malgré l’interdiction d’exporter des grandes laques, sous peine de mort, le navire hollandais « l’Orangienboom » faisait route vers Batavia (l’actuelle Jakarta) avec notamment à son bord quatre coffres « extraordinairement beaux ». Notre coffre figurait vraisemblablement parmi eux.
Du fait de leur prix jugé déraisonnable, cette commande dut attendre quelques années en Europe avant de voir se manifester d’éventuels acquéreurs, parmi lesquels le Cardinal Mazarin. Soucieux d’enrichir sa collection de laques (qui comprendra 206 pièces à sa mort en 1661), le Cardinal le fit monter sur socle et disposer dans la galerie du premier étage de son palais parisien. Ce meuble demeura dans la famille Mazarin jusqu’en 1802, date à laquelle il commença un long voyage parmi les plus prestigieuses collections d’Angleterre, avant de disparaître lors des bombardements de Londres en 1941. Enfin, en 1970, son avant-dernier propriétaire, le docteur Zaniewski, le céda pour une somme symbolique à cet ingénieur qui finit par lui trouver une utilisation des plus prosaïques.


