Les monstres aussi vont à l’école

Nicolas Crousse
Mis en ligne

Douze ans après « Monstres et Cie », la bande des affreux de Pixar fait son grand retour, sous la direction du jeune Dan Scanlon. Entretien.

  • 
Photo D.R.
    Photo D.R.
  • 
Photo D.R.
    Photo D.R.
  • 
Photo D.R.
    Photo D.R.

Storyboarder sur Cars et Toy story 3 , animateur, scénariste, réalisateur de courts-métrages, Dan Scanlon passe avec Monstres Academy dans la cour des grands. Le défi est immense, pour ce trentenaire, qui avait pour périlleuse mission de se frotter, avec ce film, le quatorzième long-métrage de chez Pixar, à l’un des plus géniaux réalisés par les désormais légendaires studios américains. Il nous en parle.

Vous voilà au sommet, avec la réalisation d’un grand film chez Pixar. Est-ce que votre parcours personnel vous a inspiré pour ce film, dont la morale semble dire qu’il faut toujours donner sa chance à quelqu’un qui en veut et que la persévérance paie ?

Non, je ne pense pas. Pour moi d’ailleurs, une autre interprétation du film serait de dire que parfois, la persévérance ne paie pas, qu’on n’y arrive pas. Du moins pas de la façon dont vous vous l’imaginiez. Ceci dit, les échecs vous mènent parfois vers des accidents de parcours qui sont rétrospectivement ce qui pouvait vous arriver de meilleur.

Comment vous êtes-vous positionné, par rapport au premier « Monsters », vous qui êtes entré chez Pixar l’année de la sortie même de ce film, en 2001 ? Avez-vous pris des conseils auprès du réalisateur, Pete Docter ?

Il se peut qu’il y ait eu mention, parmi les idées dont ils avaient parlé à l’époque et qui n’avaient pas été retenues, d’un collège ou d’une université pour monstres, mais en tout cas pas dans mon souvenir. Et si oui, c’était vraiment peu de chose.

Quand on est à la tête d’un projet comme celui-ci qui emploie des centaines de personnes, est-ce encore possible de signer un film qui garde un caractère personnel ? Y a-t-il encore place pour le facteur humain ?

On a commencé le début de la production il y a cinq ans. Au plus fort de la préparation du film, on emploie un peu plus de 200 personnes. Mais c’est étrange, ça ne nous a jamais paru beaucoup. Et au début du projet, nous sommes autour de 25 personnes, à peine. De sorte qu’on avait le sentiment d’être sur un tournage assez intimiste. Et puis, le nombre a grandi, mais on a gardé cette sensation de l’intimité. En tant que réalisateur, mon job est d’aller trouver chacun et de tenter d’expliquer en quoi et pourquoi le sujet est pour moi personnel. Pourquoi il peut toucher au cœur. Cette phase est essentielle, car c’est comme ça que les gens qui dessinent et créent autour de vous, vont trouver leur inspiration. Et vont être à leur tour personnels.

La Bible, chez Pixar, c’est l’histoire que l’on raconte ?

Absolument ! L’histoire, est la chose la plus importante, pour nous. Et mon job, une fois l’histoire acquise, est de la communiquer à tous les artistes qui travaillent sur le film et de leur permettre de la traduire en images. C’est la Bible, oui. Parce que, rendez-vous compte, vous allez devoir vivre pendant quatre ou cinq ans avec les personnages et l’intrigue de cette histoire. Alors il y a intérêt à ce que la base soit solide.

Vous parlez d’émotions personnelles. Est-ce que, derrière les innombrables monstres qui fréquentent la « Monsters University », vous vous êtes amusé à représenter d’anciens camarades ou professeurs d’université que vous avez côtoyés dans l’Ohio ?

Personne en particulier. Mais nous avons tous importé dans le film nos souvenirs de collège, d’une façon ou d’une autre. C’est quelque chose de générationnel. Mike est un personnage que l’on connaît tous, chacun à notre manière. Vous savez, ce type qui vient vers vous et vous dit « je suis le plus grand artiste du monde, mes dessins sont d’ailleurs punaisés sur le frigo de ma mère ». Et puis, vous avez derrière les réalités du collège, qui sont assez intimidantes.

Pixar a plus ou moins vingt-cinq ans. L’âge d’un étudiant d’université, en somme. Comment faire pour durer dans le temps, dans une société qui a révolutionné le monde de l’animation et qui, il y a dix ans encore, incarnait l’âge d’or d’une forme d’innocence retrouvée ?

Chez nous, chaque film est individuel. Singulier. Unique. Nous le chérissons comme un enfant à nul autre pareil. Cela nous rend innocents. Et cela nous rend humbles, aussi. Car la construction d’histoires est très compliquée. On bosse beaucoup. Ca n’arrive pas comme ça, avec la simplicité d’une belle idée. De sorte qu’à chaque film, on a vraiment l’impression chez Pixar de recommencer tout à zéro. Ce qui est sans doute une bonne chose.

Avec « Monstres Academy », vous ne repartez pas tout à fait de zéro, puisque le film fait écho au film de Pete Docter. C’est plus reposant ? Ou ça vous met sous une plus grande pression ?

La pression est plus grande, c’est surtout ça. Un prequel, c’est difficile. Parce que le public sait déjà comment ça va se terminer, peu ou prou. En commençant à raconter l’histoire de ce film-ci, vous devez dès lors intégrer d’emblée cette donnée : on sait où cela va nous mener. Ici, nous voulions raconter une histoire construite autour de personnages qui ont des failles. De sorte que ce sont les failles, les complexes de ces monstres qui créent la trame dramatique.

C’est quoi, l’ADN d’un film estampillé Pixar ?

C’est un environnement de travail très soudé, solidaire, passionné. C’est un état d’esprit qui repose sur une culture du risque. On prend des risques. On recherche pour chaque film la nouvelle expérience, le sujet neuf, inattendu. On trouve chez les gens qui travaillent chez Pixar un désir intense d’apprentissage. Nous sommes des curieux, nous avons l’envie de découvrir et d’apprendre. Nous sommes des rêveurs.

Quel était le rêve de votre jeunesse à vous ?

Mon rêve absolu était de raconter des histoires, sous une forme ou une autre, le dessin, le cinéma ou que sais-je ? En quoi je dois admettre que je suis très chanceux, puisque ce rêve est devenu réalité.

C’est la première fois que vous êtes le capitaine d’un grand projet. Comment l’avez-vous vécu ?

La chance que j’ai eue, c’est d’avoir été extrêmement bien entouré. Quand je me sentais limité sur le plan technique, je n’avais pas à m’en faire, tant les gens autour de moi étaient de vraies pointures. Les épreuves vécues, ce fut quand l’histoire que nous mettions en place avait ses blocages, que ça ne fonctionnait pas. Mais les grands moments, c’est précisément quand vous dépassez ces épreuves et trouvez l’issue.

Y aura-t-il un troisième « Monsters » ?

Nous ne pouvons l’envisager dans l’état actuel des choses. Mais au fond, nous n’en savons rien.

Osez la rencontre !