Les Papesses règnent sur Avignon
Un formidable parcours dans l’oeuvre de Camille Claudel, Louise Bourgeois, Kiki Smith, Jana Sterbak et Berlinde De Bruyckere.
Comme entraînée par une comptine chantonnée par une voix invisible, une procession de petites robes blanches flotte entre ciel et terre dans l’escalier d’honneur du Palais des Papes. Bienvenue dans le monde enchanté, étrange et fascinant des Papesses.
Elles sont au nombre de cinq, femmes et artistes, dont les univers se marient à merveille dans une vaste exposition répartie sur deux lieux : la collection Lambert en Avignon et le Palais des Papes. Dans les deux lieux, les petites robes blanches de Jana Sterbak accueillent le visiteur. Elles donnent immédiatement le ton d’un parcours aux multiples facettes. Derrière le côté joyeux, léger, enfantin, renforcé par les comptines chantonnées par Louise Bourgeois en personne, le visiteur attentif découvre une tout autre réalité. Les robes blanches rappellent les tenues des malades hospitalisés et certaines ont les bras attachés comme les personnes internées.
Aucun hasard dans tout cela. D’une part, les cinq femmes dont on découvre ici le travail ont toutes approché, de diverses manières, l’univers des contes et légendes avec son lot d’émerveillement et de terreur, de personnages inquiétants ou merveilleux, de situations angoissantes ou féeriques. D’autre part, la première d’entre elles, Camille Claudel, auteur d’une œuvre magistrale, véritablement découverte longtemps après sa mort, passa les trente dernières années de sa vie à l’hôpital psychiatrique de Montfavet, à quelques kilomètres à peine du Palais des Papes.
Voici donc cinq femmes, cinq créatrices, cinq personnalités fortes rassemblées par la magie de leur art : Camille Claudel, Louise Bourgeois, Jana Sterbak, Kiki Smith et notre compatriote Berlinde De Bruyckere. Dès les premières salles, à la Collection Lambert, on est frappé par la pertinence de cette association d’artistes de provenance et de générations différentes. Les liens sont innombrables entre leurs œuvres, chaque génération se nourrissant des précédentes. On découvre ainsi une femme au bras levé de Kiki Smith, directement inspiré d’Aurore, petite sculpture de Camille Claudel. On croise le personnage d’Actéon vu par Berlinde De Bruyckere et, plus loin, par Jana Sterbak. Le planétarium de cette dernière répond magnifiquement aux étoiles imprimées sur tissu de Louise Bourgeois…
Influences et dialogues
On peut ainsi multiplier les correspondances, les influences, les coïncidences, les dialogues entre les œuvres de ces cinq femmes d’exception. Le parcours conçu par Eric Mézil ne s’en prive pas, jouant sans excès la carte des thématiques, créant des effets de miroir, d’échange entre les œuvres.
Mais il montre aussi et surtout toute la richesse de celles-ci. Un peu partout, on redécouvre l’œuvre de Camille Claudel, d’une formidable sensibilité : terre cuite, plâtre, bronze, marbre… Les œuvres sont nombreuses et souvent bouleversantes. On découvre aussi, sous les combles, une salle entière consacrée au dossier médical de l’artiste internée à Montfavet. Des documents incroyables avec, notamment, des lettres de sa famille ne s’inquiétant que du coût de son hospitalisation. Ou de Camille elle-même écrivant à une amie. Rarement des documents d’époque auront été aussi bouleversants.
Au rez-de-chaussée, Kiki Smith se taille la part du lion avec son univers de contes et légendes, décliné en dessin, textile, sculpture. Partout ailleurs, les univers se croisent, se complètent, se répondent. C’est encore plus vrai au Palais des Papes où les œuvres monumentales trouvent pleinement leur place. Dans la Grande Chapelle, l’araignée géante de Louise Bourgeois semble veiller sur les sphères de Jana Sterbak. Les sculptures en cire de Berlinde De Bruycker occupent de grandes armoires tandis que d’autres, juchées sur de hauts mâts semblent veiller sur l’ensemble de la salle.
On va de surprise en surprise, le Palais des Papes étant le lieu idéal pour abriter ce jeu de piste fascinant en ses innombrables recoins : le féerique Lit de pain de Jana Sterbak ou son interprétation magistrale en plusieurs œuvres du conte d’Andersen La princesse au petit pois. Les maisons de Louise Bourgeois, les tapisseries de Kiki Smith au sommet de la tour ou encore le film de Francis Alys, montrant la même Kiki Smith, en véritable papesse de l’art à New York. Un parcours enchanteur, fascinant, passionnant. Mais un parcours où la douleur, la peur, la souffrance sont aussi omniprésents.
A travers, bien sûr, l ’univers tragique de Camille Claudel mais aussi les contes, souvent effrayants et cette inspiration judéo-chrétienne plus évidente que jamais dans la juxtaposition d’œuvres religieuses du passé et des créations de nos artistes contemporaines.







