Delwit: «Il y a une fuite en avant de la N-VA»

Propos recueillis par Corentin Di Prima
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Pascal Delwit, professeur de sciences politiques à l’ULB, estime que les accords engrangés récemment par le gouvernement Di Rupo provoque une « fuite en avant » de Bart De Wever. Pourtant, la réforme de l’Etat bouclée mardi « va bien au-delà de l’accord noué entre PS et N-VA à l’été 2010 », constate-t-il.

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Pascal Delwit.
    Pascal Delwit.

Peut-on dire que l’accord sur la réforme de l’Etat engrangé mardi soir est « historique » ?

Quasiment chacune des réformes de l’Etat a été qualifiée d’« historique » : en 1970 la modification de la Constitution, en 1980 l’avènement du fait régional, en 1988 la communautarisation de l’enseignement, en 1993 l’avènement de l’Etat fédéral. Chacune a évidemment marqué une évolution substantielle du paysage institutionnel, de la répartition des compétences entre l’Etat-Nation puis fédéral et les entités fédérées. Cette réforme-ci est évidemment substantielle à la fois par le transfert des compétences et l’ampleur budgétaire du transfert de ces compétences (20 milliards d’euros, NDLR) et également par la révision de la loi spéciale de financement, qui est ce qui a le moins bougé lors des réformes de l’Etat qui se sont succédées.

La loi spéciale de financement (LSF) est modifiée. Les Belges en verront-ils l’impact dans leur portefeuille ?

Les mécanismes correcteurs pour les entités fédérées en retard de développement vont être moins forts, parce qu’ils seront plafonnés. Ceci ne va pas directement affecter le portefeuille des Belges, et des francophones plus spécifiquement. Mais comme cette réforme de l’Etat et de la LSF intervient dans un contexte économique et budgétaire difficile, les compétences transférées ne seront pas accompagnées de l’entièreté des budgets. Tous les niveaux de pouvoir vont donc devoir réfléchir à l’utilisation de l’argent par rapport aux nouvelles compétences. C’est sans doute cet élément qui est le plus marquant.

Le gouvernement Di Rupo vient de boucler en quelques semaines trois gros dossiers : budget 2013-2014, statut ouvrier-employé et réforme de l’Etat. La « méthode Di Rupo », celle des petits pas, porte ses fruits...

Cet objectif n’était pas inatteignable, mais chacun de ces dossiers recelait beaucoup de difficultés. Ces négociations ont été menées selon ce que l’on a appelé la « méthode Di Rupo », mais qui a déjà été expérimentée par le passé, en donnant le temps au temps. Je ne vois pas très bien quelle autre méthode utiliser dans le contexte actuel : six partis au gouvernement, certains d’entre eux étant aussi au pouvoir dans les entités fédérées, d’autres pas. Elio Di Rupo a pris le parti d’avancer sans s’enfermer dans des calendriers et des timings. C’est ce que Jean-Claude Dehaene prônait déjà à l’époque. Elio Di Rupo a montré sa capacité à créer les conditions d’un accord, et de les concrétiser, même si c’est lent. J’ajouterais qu’on oublie souvent qu’il s’agit d’un Premier ministre francophone. Il doit également gérer cela.

Comment expliquer que cette majorité, dont on pouvait douter de la viabilité, engrange finalement une série d’accords d’envergure ? Le ciment de ce gouvernement, c’est la N-VA ?

C’est un élément important, bien sûr. Ce qui a été dur pour le CD&V et aussi pour l’Open VLD, c’est de former une majorité sans la N-VA et la majorité dans le rôle linguistique néerlandophone. On ne le perçoit pas toujours bien côté francophone. C’était un risque politique important pour ces partis, qui ont atteint des seuils planchers aux dernières élections. Dans la mesure où ils sont entrés dans ce gouvernement, ils devaient pousser au maximum cette démarche et essayer de montrer aux électeurs qu’il y avait plus à gagner pour les citoyens à entrer dans la dynamique du gouvernement fédéral que d’adopter la logique de la N-VA, c’est-à-dire la logique du refus de tout compromis. L’enjeu des élections en Flandre en 2014 se jouera sur deux dynamiques : les partis flamands qui devront vendre cette idée-là  ; et d’un autre côté Bart De Wever qui va minimiser la réforme de l’Etat.

Bart De Wever dit que la Flandre s’est fait «rouler» et qu’il ne veut pas de 7e réforme de l’Etat. Il veut passer par l’article 35 de la Constitution pour déterminer « ce qu’on fait encore ensemble ». L’accord sur la réforme de l’Etat a durci davantage encore le discours de la N-VA ?

Il faut bien se rendre compte que la réforme de l’Etat qui vient d’être bouclée va bien au-delà de l’accord noué entre PS et N-VA à l’été 2010, comme entame de négociations gouvernementales. Ce qui est frappant, c’est qu’il y a à la fois une espèce de fuite en avant de la N-VA sur ce qu’elle va définir en début 2014 : son projet confédéraliste. Et il y a en même temps une forme de prudence parce que Bart De Wever sait aussi qu’une partie de l’opinion publique flamande n’est pas séparatiste. Il y a une critique de nature institutionnelle mais surtout une critique de nature socio-économique. Il joue sur cette ambivalence-là, même si les chiffres ne vont pas dans le sens de son analyse.

Cette réforme de l’Etat est vaste, et surtout complexe à expliquer. Les partis flamands peuvent-ils capitaliser dessus ?

Il faut en tous cas qu’ils communiquent en ne s’excusant pas, mais qu’ils montrent toute l’importance de l’acquis. On voit d’ailleurs que depuis plusieurs semaines, le CD&V a un ton plus offensif, plus critique par rapport aux analyses de la N-VA. Les commentaires qui seront faits dans les médias flamands joueront aussi un rôle. De manière générale, la presse néerlandophone salue les réformes engrangées et le travail accompli. Et depuis plusieurs semaines, une série de journalistes et académiciens flamands – mais souvent off the record – considèrent même que le travail accompli par le gouvernement fédéral est plus substantiel que celui accompli par les entités fédérées, flamandes et wallonnes…

Osez la rencontre !