La mémoire (d’Odette) dans la peau
Didier Thiry n’est pas un investisseur comme les autres.Ses racines lui font aimer par-dessus tout le village français de Williers dans lequel il a grandi.C’est là qu’il a transformé le bistrot de campagne « Chez Odette » en hôtel de charme.Depuis, Odette a fait un petit à Bruxelles. D’autres naissances pourraient voir le jour…
Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas de boulangerie à Williers. Ni de boucherie, ni de kiosque à journaux, pas même une église…
Le village, l’un des plus petits de France avec ses 38 habitants, se situe dans un cul-de-sac à 150 mètres à peine d’un ruisseau qui fait office de frontière avec la Belgique, dans cette région de la Gaume qui mérite que l’on s’y attarde.
Pas de boulanger, pas de boucher, pas de libraire, pas de curé, mais une chapelle et quelques maisons. Parmi lesquelles il y a « Chez Odette ». Ou plutôt, il y avait chez Odette, du nom de cette vieille dame qui tenait le bistrot où les gens du coin aimaient venir taper la carte.
L’endroit est devenu aujourd’hui un hôtel de charme aux allures contemporaines. Et il attire du monde par-dessus le marché (qu’il n’y a pas non plus à Williers…).
Fou, Didier Thiry devait l’être un peu lorsqu’il se lança un tel défi. Enfant du pays (il est né dans le village voisin de Mogues), il y a passé toute son enfance. « Lors d’une discussion avec des amis du coin, Odette m’a fait jurer un jour devant tout le monde de reprendre le café à sa mort, se souvient-il aujourd’hui avec une pointe de nostalgie. Quand elle est partie, je ne pouvais pas reculer. J’ai des racines très importantes ici. Il règne une douceur de vivre qui n’a pas bougé avec le temps… »
Le temps, justement, Didier Thiry l’a vu défiler tout au long de son parcours qui l’a vu entrer dans le milieu des affaires en ouvrant d’abord des boîtes de nuit, puis en pénétrant l’univers du prêt-à-porter pour atterrir enfin dans celui de l’immobilier. « Mon père est belge et ma mère française. J’ai choisi la nationalité belge car je voulais éviter le service militaire. Mais je ne savais pas à l’époque que je faisais un excellent choix fiscal !, dit-il en plaisantant. En rachetant chez Odette, je n’avais aucune idée spéculative. Je voulais simplement un endroit où je pouvais rassembler des amis le temps d’une pause. On en a tous besoin, même moi qui passe pour un hyperactif alors que je suis un grand fainéant. Et puis, regardez comme cette région a su résister à l’industrialisation. Ce n’est pas une chance, ça ? »
Didier Thiry n’a pas attendu le décès d’Odette pour partir en croisade pour la sauvegarde de la région. Il y a 22 ans, il racheta plusieurs terrains constructibles dans le seul but d’éviter qu’on y construise. Sur les neuf maisons qu’il possède à Williers, trois sont habitées par ses filles (il a quatre petits-enfants) et trois autres sont estampillées « Odette ». Outre le bistrot de campagne transformé en hôtel, les deux autres se trouvent de l’autre côté de la place.
Au total, 13 chambres sont à la disposition des touristes d’un week-end qui peuvent y bénéficier, s’ils le souhaitent, de prestations haut de gamme. « Je veux vraiment protéger le village, insiste Didier Thiry. Si une vente d’une maison se produit dans le voisinage, il y a des règles à respecter qui ont été établies entre les gens du coin. Nous refusons tout spéculateur étranger et un local aura toujours la priorité. C’est un village qui fonctionne encore à l’ancienne, où tout est basé sur la parole. S’ils le pouvaient, certains vendraient sans passer chez le notaire ! Cela n’empêche pas les négociations d’être souvent longues et difficiles. Je passe mes week-ends chez des gens à boire du mauvais café pour négocier des mètres carrés de terrain ! Mais j’adore ça, car je suis tellement attaché à ce coin… »
Partageant sa vie entre Londres, où il a sa résidence principale, Bruxelles et Williers, Didier Thiry a réalisé d’importantes promotions immobilières à Saint-Barthélemy, un endroit où il se rend plusieurs fois par an. C’est à lui qu’on doit, notamment, la rénovation du chalet Robinson, au cœur du bois de la Cambre. Il possédait également le palais Empain sur l’avenue Louise qu’il vient de vendre à un fonds d’investissement qatarien. « Actuellement, j’ai plusieurs projets en cours, à Saint-Barth, New York, Bruxelles, au Luxembourg mais aussi à Namur où je travaille à l’implantation d’une résidence-services pour personnes âgées », expose notre hôte qui vient d’acquérir à titre personnel un penthouse au sommet de la future tour Upsite le long du canal.
En 2009, et toujours à Bruxelles, Didier Thiry a aussi ouvert « Odette en ville », un hôtel-restaurant de huit chambres, très prisé par la jet-set, et installé à deux pas de la place du Châtelain. Des artistes en tous genres, chanteurs, acteurs, écrivains, viennent y loger lors de leur passage dans la capitale. « L’endroit devient également très recherché par le milieu de l’art, ajoute son propriétaire. A chaque foire, je fais le plein de galeristes et de marchands. Le plus drôle, c’est que je ne connais rien à l’art, même si c’est un milieu qui m’attire. »
« Odette en ville » a connu une belle envolée, puisque le restaurant y sert 80 couverts par jour. « C’est le resto qui finance l’hôtel dont le taux d’occupation tourne autour des 65 %. Quant au mouvement entre les deux endroits, il s’est inversé avec le temps. Avant, les clients de Williers venaient à Bruxelles. Aujourd’hui, c’est l’inverse… »
Le dernier rêve de Didier Thiry ? Posséder une production agricole complètement bio avec un marché à Williers et un autre qui serait délocalisé dans une autre ville. « Il pourrait prendre place à Bruxelles, mais il est encore trop tôt pour en parler, conclut-il tandis que son GSM se met à vibrer. L’idée est d’utiliser le réseau Odette pour vendre des produits de la région. »
Didier Thiry n’est décidément pas un investisseur comme les autres. Il fonctionne à la mémoire. C’est elle qui lui fait avoir sa région dans la peau.








