Fukushima et le casse-tête des eaux contaminées

Pierre Le Hir (Le Temps)

Une brusque montée des taux de césium radioactif a été mesurée dans la nappe phréatique. Elle pourrait venir des cœurs fondus des réacteurs

  • 
Les taux de césium 134 et 137 ont été multipliés par près de cent en trois jours. (Reuters)
    Les taux de césium 134 et 137 ont été multipliés par près de cent en trois jours. (Reuters)

Que se passe-t-il vraiment à Fukushima? Mercredi 10 juillet, la compagnie Tepco, l’exploitant de la centrale nucléaire japonaise ravagée par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, a annoncé avoir mesuré la veille, dans un forage situé entre les réacteurs et le bord de mer, une nouvelle augmentation des taux de césium radioactif dans la nappe phréatique. Ils atteignaient 22 000 becquerels par litre d’eau (Bq/l) pour le césium 137 et 11 000 Bq/l pour le césium 134. Le 8 juillet, ces niveaux étaient de 18 000 et 9 000 Bq/l, soit respectivement… 86 et 91 fois plus que les taux relevés trois jours auparavant.

Le 5 juillet, Tepco avait déjà signalé, au même endroit, un taux astronomique de 900 000 Bq/l d’un autre radioélément, le strontium 90. L’électricien avait alors indiqué que le point de prélèvement se situait sur le passage d’une canalisation où s’étaient déversées de grandes quantités d’eau contaminée en avril 2011, un mois après la catastrophe.

Cette explication n’est pas nécessairement celle de la récente et brusque montée des teneurs en césium. Celle-ci pourrait être le résultat de la lente migration souterraine, via la nappe phréatique, de produits de fission arrachés aux cœurs fondus des réacteurs sinistrés, dans les jours ou les semaines qui ont suivi l’accident. C’est l’une des hypothèses, «plausible mais non certaine», que formule Thierry Charles, directeur général adjoint de l’Institut français de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

On l’a su plus tard, les cœurs des réacteurs 1, 2 et 3 de Fukushima (les tranches 4 à 6 étaient à l’arrêt) ont fondu en totalité ou en partie dès les premières heures du sinistre, et le corium (magma brûlant de matière fissile et de gaines métalliques), après avoir percé les cuves des réacteurs, s’est répandu au fond des enceintes de confinement, où il s’est agrégé au béton. Ce corium contenait – et contient toujours – un cocktail de plus de 300 radionucléides formant les produits de fission, c’est-à-dire les cendres de la réaction nucléaire. Parmi eux, des éléments solubles dans l’eau, comme les césium 134 et 137.

Or, depuis deux ans, les trois réacteurs ont été noyés sous un déluge d’eau. Pour les refroidir, Tepco y injecte toujours, en continu, 5 m3 d’eau douce par heure et par réacteur. Soit, quotidiennement, plusieurs centaines de tonnes d’eau qui s’écoulent dans les sous-sols des bâtiments, les galeries et les tranchées du site nucléaire, où la hauteur de l’eau atteint, en permanence, plusieurs mètres. Cette masse liquide contaminée est normalement pompée puis traitée afin d’en extraire les éléments radioactifs – mais pas tous –, avant d’être réinjectée dans le circuit de refroidissement.

Pour compliquer encore la situation, la centrale est située sur une nappe phréatique qui, au contact des bâtiments contenant les eaux contaminées, a pu se charger elle aussi en radionucléides. C’est précisément pour contrôler l’état radiologique de cette nappe souterraine que Tepco a creusé, en front de mer, des puits de prélèvement. Et c’est dans l’un de ces forages qu’a été mesurée une hausse brutale des teneurs en césium 134 et 137.

Selon le scénario avancé par l’IRSN, ces deux produits de fission, qui perdent la moitié de leur radioactivité au bout de respectivement deux et trente ans, seraient passés dans la nappe phréatique – et avec eux sans doute d’autres radioéléments – pour rejoindre, au bout de deux ans, le bord de côte, à une centaine de mètres des réacteurs. Si tel est le cas, estime Thierry Charles, on pourrait encore assister à une montée du niveau de radioactivité au niveau des forages, suivie d’un plateau puis d’une baisse, la gestion actuelle des niveaux d’eau dans les sous-sols des bâtiments visant à minimiser les transferts de radioactivité vers la nappe. Mais, ajoute-t-il, «sur une durée impossible à prévoir».

Le risque principal est celui d’une nouvelle contamination radioactive de l’océan, dont la pollution causée par l’accident a été, au fil des mois, dispersée par les courants. «Nous ne sommes pas pour le moment en mesure de dire si l’eau contaminée s’écoule ou non dans la mer», a admis, mardi, Tepco. L’exploitant a entrepris d’installer, entre le site nucléaire et l’océan, une paroi enterrée étanche. Mais elle ne sera pas achevée avant mi-2014. Dans l’immédiat, il s’efforce, en injectant dans la terre des produits chimiques agissant comme un ciment, d’empêcher les écoulements vers la mer.

En tout état de cause, les dernières semaines confirment la difficulté de Tepco à résoudre le casse-tête de l’évacuation des eaux radioactives. «L’état de la centrale est globalement stabilisé, mais tout reste à faire, commente Thierry Charles. Le gros problème est désormais la gestion des eaux contaminées.»

Ce n’est pas le seul défi que doit relever l’électricien japonais. Il lui faut aussi vider les piscines d’entreposage des combustibles, situées dans les parties supérieures des bâtiments des réacteurs gravement endommagées. A commencer par celle du réacteur 4, dont l’état est le plus critique. Il faudra ensuite retirer les combustibles fondus des réacteurs eux-mêmes. Quant au démantèlement complet, il exigera une quarantaine d’années.

Vos réactions

Voir toutes les réactions

9. Lady Nada dit le 12/07/2013, 17:01

Mais quelle candeur!on essaie de nous faire croire qu'on vient de le découvrir! En tous cas,bravo à tous les "commentateurs",qui osent dire ce que nos gouvernements devraient avoir le courage de dire et de faire! Mais au fait,lisent-ils ces commentaires?

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 0 non 0
8. Didier Lagasse de Locht dit le 12/07/2013, 00:04

Quelque soit la gravité des catastrophes liées à des mauvais choix ou mauvaises gestions, jamais aucun politiques ou dirigeants n'est poursuivi, puni, emprisonné. C'est le privilège des très hauts placés et très grosses rémunérations de ne jamais avoir de sanctions... A qu'il est bon d'écrire soi-même la Constitution, les lois et règles du pouvoir et de la gouvernance pour y créer son immunité, son impunité.

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 4 non 3
7. irontanga dit le 11/07/2013, 23:30

Mince, les médias n'en parlaient plus, je pensais que l'affaire était classée. Quoique plusieurs sites indépendants ou "alternatifs" faisaient régulièrement état de rumeurs alarmantes. Mais bon, les sites alternatifs, hein... Si on les écoutait, on finirait par penser que la crise de la dette n'est pas finie, que l'économie américaine bat dangereusement de l'aile et va nous entraîner dans sa chute, que la guerre en Syrie n'a rien de spontané et que le soutien occidental à l'opposition n'a rien d'humanitaire... Fariboles et billevesées, ça va sans dire.

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 3 non 3
6. SansInteret dit le 11/07/2013, 22:07

Une chose est certaine, car l'on ne parle que de 2 isotopes, le Cs 134 et le Cs 137 qui n'ont pas de demi vie tres longues, le peuple japonais se prépare à beaucoup de maladies du style cancer et de descendance avec un nombre de malformation en augmentation. Ils serait temps que l'Homme réalise que la terre est son unique vaisseau et cesse de croire que son pays, sa région, est a l'abri de ce que le voisin fait. Il est des activités (nucléaire notament) qui ne peuvent etres laissées aux mains de privés peu scrupuleux ou aux mains d'institutions publiques incompétentes ou aux mains de lobbies qui freinent le dévelloppement de nouvelles technologies.

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 6 non 4
5. Lo_Noise dit le 11/07/2013, 20:32

De toutes façons, même si tout se passe bien, cette industrie génère des produits qui sont mortels durant des centaines d'années. Qui peut ne fut-ce qu'imaginer ce qu'il adviendra de ces déchets dans 50, 100, 500 ou 2000 ans ? Personne. Tout est dit, non ?

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 4 non 4
Voir toutes les réactions »

Osez la rencontre !