«Le sauvetage d’un mythe américain», le reportage de notre envoyé spécial à Detroit en octobre 2012

Arnaud Robert
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En octobre 2012, lorsque le reportage de Arnaud Robert, notre envoyé spécial, a été réalisé, la cité - dont l’industrie automobile a été sauvée par Obama - est au centre des débats de la présidentielle américaine. Le voici en intégralité.

A Detroit, General Motors a risqué la faillite en 2008. Largement aidée par Obama, elle entame aujourd’hui sa métamorphose. Evacuée l’arrogance de l’âge d’or.

Pas question de la traverser à pied. Elle s’étend sur un mile de côté. L’usine Hamtramck est un monstre dans lequel on ne s’aventure pas sans une petite voiture de golf. C’est entre ces murs, devant ces lignes d’assemblage interminables, ces robots qui soudent 400 voitures par jour, parmi ces 1.500 employés qui prennent leur pause dans le fitness qu’on a mis à leur disposition, que se joue une bonne partie du rêve américain. Ils le savent. Un immense drapeau étoilé accueille dès le vestibule, juste en dessus du sigle General Motors. On conçoit ici le modèle Volt de Chevrolet, une machine de taille moyenne munie d’une batterie colossale, révolution verte au pays de la pompe à essence.

Detroit est le temple des « Big Three », les trois compagnies automobiles (GM, Chrysler et Ford) qui ont établi le prototype de la classe moyenne aux Etats-Unis. Tout semble avoir été pensé, dans la ville, pour répondre aux besoins de cette industrie et de ses employés. Jusqu’à la musique qui, dans les années 1960, jaillissait des studios d’East Grand Boulevard et qui portait la signature du label Motown, la ville moteur. Le siège de General Motors, le Renaissance Center racheté à Ford il y a une vingtaine d’années, est si démesuré qu’il semble sortir du Metropolis de Fritz Lang. La firme. Dont on voit surgir les tours depuis quelque point où l’on se trouve à Detroit.

Directeur exécutif de la communication pour GM, Greg Martin reçoit dans une cafétéria du complexe qui contient aussi un petit poste de police, un hôtel de luxe et des galeries d’art. Pourtant, Greg ne jubile pas. « Notre succès a mené à notre chute. Nous possédions 90 % du marché américain. Il était difficile pour nous de résister à une certaine arrogance. Nous avions perdu le contact avec le client, la qualité n’était plus notre objectif premier, et quand les voitures japonaises, plus compactes, mieux conçues, sont arrivées, nous avions pris trop de retard. » Un mea culpa presque automatique, qui répond à l’extraordinaire crise dont l’industrie automobile américaine commence tout juste à sortir.

Après la crise financière de 2008, GM et Chrysler se retrouvent menacés de faillite. « Nous voyions les nuages s’avancer vers nous. Quand les banques ont arrêté de prêter, les gens n’ont, du jour au lendemain, plus eu les moyens d’acheter des voitures. De toute manière, notre industrie était déjà très fragile. » Les magnats de l’automobile se rendent alors à Washington, en jet privé, pour mendier une aide. L’administration Obama, devant la menace de la destruction de plusieurs centaines de milliers d’emplois, concède une enveloppe de 85 milliards de dollars. Mais à la condition d’une restructuration totale, et de la remise en question des avantages sociaux des employés.

A l’époque, un employé de General Motors qui avait travaillé 30 ans pour l’entreprise pouvait bénéficier d’une retraite complète et d’une assurance santé pour le reste de ses jours. Louis Rocha, assembleur dans l’usine de Lake Orion, à 40 minutes de Detroit, se souvient d’un statut privilégié dont son propre père bénéficiait. « Il est né au Mexique, il est venu pour travailler, il a été 44 ans l’employé de GM. Il bossait dur, dix heures par jour, sept jours sur sept. Mais il avait de l’argent. Sans l’automobile, je ne crois pas que les Etats-Unis auraient été aussi grands. Cette industrie a créé une classe moyenne, des consommateurs. Il est fondamental qu’elle continue de le faire. »

Engagé dans le syndicat UAW, l’un des plus puissants dans le pays, Louis Rocha a suivi de près les négociations après le financement de GM par l’Etat fédéral. Il a vu peu à peu l’essentiel de ses acquis disparaître. La liste est si longue – gel des salaires, heures supplémentaires non payées, aide à la formation complémentaire éliminée, semaines de vacances supprimées – qu’il s’interrompt au milieu. « Moi, ça va encore. Je gagne près de 30 dollars par heure. Mais un jeune qui commence aujourd’hui ne gagne que 15 dollars. De toute manière, c’était indispensable. Sinon nous n’existerions plus. Je ne sais pas jusqu’où nous serions allés pour conserver nos emplois. Ce qui est certain, c’est qu’on ne veut pas en arriver à 150 dollars sur notre fiche de paie, comme les Chinois. »

L’industrie semble sauvée. A l’usine de Lake Orion, on vient d’annoncer l’engagement de 1.500 ouvriers supplémentaires. GM, Chrysler et Ford paraissent moins déconnectés d’un monde où le carburant augmente chaque année. Mais dans la ville de Detroit, fondée en 1701 par un explorateur français, sieur Cadillac, une ville où un petit émigré de La Chaux-de-Fonds, Louis Chevrolet, a été capable de fonder un empire industriel, difficile de dire si, un jour, on ressuscitera tout à fait le rêve américain.

Dans la rue Heidelberg, un artiste du nom de Tyree Guyton a décoré les maisons abandonnées. Avec des caddies, des peluches, un capharnaüm de récupération peinte. Le père de Tyree est arrivé dans les années 1940, du Mississippi, avec l’espoir de travailler dans les usines automobiles. « Moi-même, j’ai payé mon école d’art en serrant des boulons dans une ligne d’assemblage. Quand j’étais petit, il y avait soixante villas dans ma rue : des Polonais, des Italiens, des Noirs du sud. On vivait bien. Aujourd’hui, il n’y a plus que huit maisons. Et elles ne sont pas toutes habitées. Un tiers de la ville a été déserté. Alors, il y a 25 ans, je me suis mis à dessiner sur le sol, à transformer ces ruines en art. »

Sur deux blocs de sa rue, Tyree Guyton a établi une sorte de Palais du facteur Cheval, avec tous les rebuts d’une population absente. Son Heidelberg Project est aujourd’hui visité par plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque année. Il est un musée vivant de la transformation à la mode de Detroit. Sur le champ qui fait face à la maison de son enfance, il a planté des dizaines de capots de voiture sur lesquels s’étalent des portraits naïfs. « J’utilise beaucoup de pièces automobiles. Dans notre mythologie américaine, la voiture est centrale. Elle dit le voyage. Elle est une métaphore de la vie. »

Une cité en renaissance, un royaume rêvé pour ceux qui vivent de la débrouille

Une femme vieillit devant un bandit manchot, une cigarette presque éteinte à la commissure des lèvres. Elle extrait sans réfléchir d’un bac à pop-corn les jetons qu’elle glisse invariablement, depuis très longtemps, dans la même fente. Un peu plus loin, sur le tapis du black-jack, deux jeunes hommes doublent le pari face à des cartes qui s’obstinent à leur porter malheur. Ils vivent en banlieue, à une heure de route. Leur patron leur a offert 2.500 dollars par année pour qu’ils s’installent en ville. Ils n’y songent même pas. Les routes sont encore assez bonnes pour venir chaque soir s’épuiser dans les casinos de Detroit.

S’il est un secteur qui ne souffre pas de la récession, ni d’un taux de chômage qui dépasse les 20 %, ni même du dépeuplement d’une cité qui a perdu 25 % de ses citoyens en dix ans, c’est celui-là. Chaque nuit, devant le MGM Grand Detroit, devant le Greektown Casino, devant le Motor City Casino, des voitures venues de tout l’Etat du Michigan tiennent la file. Dès qu’on s’extrait de ce bruit, de cette lumière excessive, c’est le vide.

Des rues immenses qui comptent des milliers de numéros mais quelques maisons seulement ; les autres ont brûlé, les cendres sont encore là, ou elles ont été débarrassées par des machines de la mairie qui abandonnent à l’herbe fraîche ce qui, dans les années 1930, était la ville la plus florissante du pays. Des silhouettes qui errent dans le froid naissant, avec un caddie comme patrimoine. Des hôpitaux gigantesques qu’on a laissés là, un jour, comme si une attaque chimique avait nécessité une désertion immédiate.

Detroit comptait près de 2 millions d’habitants en 1950. On en recense difficilement 720.000 aujourd’hui. Des décennies de crise dans l’industrie automobile mais aussi des émeutes raciales en 1967 ont conduit à cet exode éperdu vers la banlieue. A l’époque, le gouverneur du Michigan était un ancien marchand de voitures reconverti dans la politique. Quand les insurgés, des Noirs en immense majorité, ont commencé à envahir les rues de Detroit pour protester contre la ségrégation économique, il a fait appeler la Garde nationale.

Le bilan fut lourd : 43 morts, plus d’un millier de blessés, 2.500 affaires du centre-ville pillées et des centaines de maisons incendiées. Le gouverneur s’appelait alors George W. Romney. Le père de Mitt Romney. Detroit ne s’est jamais relevé, après ces nuits-là. Ceux qui le pouvaient se sont installés loin de la menace d’insurrection, de la criminalité. Ils ont abandonné la cité à ceux qui n’avaient pas le choix. Ces jours derniers, dans les rares bars ouverts, on regardait les débats présidentiels. Chacun écoutait patiemment le nom de Detroit, systématiquement mentionné. Quand Romney prenait la parole, il était hué. Ici, on vote Obama.

Que peut-on faire avec une ville si étendue qu’on pourrait y ranger facilement deux ou trois mégalopoles américaines ? « Quand je suis arrivé il y a dix ans, j’ai averti ma femme que j’allais recommencer à fumer. Tout était si apocalyptique que j’avais besoin de reproduire un geste familier. » Patrick Crouch appartient à un mouvement qui ne cesse de prendre de l’ampleur à Detroit, celui des fermiers urbains. Il plante des épinards, des carottes et des laitues dans les lotissements vides d’un quartier situé à quelques minutes des gratte-ciel de General Motors. Il offre aussi de la soupe aux démunis.

Son association s’appelle EarthWorks.« Il n’y a plus d’église, plus de centre communautaire, plus d’école. Les gens n’ont pas seulement besoin d’être aidés, ils ont besoin de dignité. Detroit est un laboratoire du futur. Chacun a compris que l’Etat ne lui serait d’aucun secours. Alors, ils se prennent en main. Ils plantent leurs légumes. Et ils se réunissent autour d’initiatives privées. »

Partout, en ville, bourgeonnent ces jardins. Des libertaires de tout le pays viennent s’installer sur ces terres arables qui ne coûtent presque rien. Patrick a appris, comme chacun, qu’un magasin WholeFoods (la chaîne d’épicerie pour bobos) va s’implanter à quelques jets de pierre de là.« On ne leur fournira pas nos légumes. Ce qui va se passer, c’est que les habitants du quartier, qui sont pour la plupart des personnes âgées au revenu bas, devront quitter leur maison. Nous ne voulons pas d’une gentryfication, d’un embourgeoisement de Detroit. Nous voulons une cité qui accueille toutes ses composantes. » Même les punks.

Joli quartier résidentiel, un peu plus loin. Des maisons à deux étages, de brique rouge. Certaines d’entre elles ont leurs fenêtres barrées d’un panneau de contreplaqué. Il y a là, dans le garage d’une maison typique de la classe moyenne américaine, une salle de concerts : The Bear Cave.

Nate, la vingtaine articulée, vit ici depuis quelques mois. La maison est mise aux enchères par la ville, la mise à prix est fixée à 500 dollars. Mais il ne se fait pas d’illusion ; il l’obtiendra pour 10.000.« Les habitants ont été forcés de quitter leur maison parce qu’ils n’avaient plus les moyens de payer leur emprunt. C’était une épidémie, surtout après la crise financière de 2008. On ne peut que constater la tragédie. Mais cela donne aussi l’opportunité à plein de gens qui voient le pays autrement de créer des projets, d’inventer un autre monde. Qui peut acheter une maison pour une poignée de dollars, ailleurs aux Etats-Unis ? » Les guitares crissent. Les voisins ne se plaignent pas. Ce n’est pas le vacarme qui est insupportable à Detroit, mais le silence.

Detroit est un royaume rêvé pour ceux qui vivent de la débrouille, ceux qui ont des idées et n’ont pas forcément les moyens de les réaliser. Un espace où l’irrépressible conquête de la nature sur le béton suscite des vocations.

Depuis quelques années, on a vu ressurgir en pleine ville des animaux sauvages, dont des ratons laveurs. Glemie Dean Beasley a 72 ans, un collier de barbe, un fusil et deux chiens. Originaire de l’Arkansas, il s’est installé à Detroit dans les années 50. Il a conduit des camions. Il est désormais retraité avec une pension si infime qu’elle exige de lui qu’il aille voir ailleurs. Il se lève la nuit pour chasser le raton. Il en vend la viande, 12 dollars pièce. Avec sa lampe frontale, il arpente les faubourgs et traque dans les arbres les bêtes que ses dogues ont reniflées.

Aux antipodes du chasseur vit Veronika Scott, 23 ans, Blanche et éduquée. Même sens de l’opportunité. Elle reçoit dans son loft démesuré, où des femmes sans abri cousent toute la journée le manteau-sac de couchage qu’elle a dessiné. Elle a créé une petite société, développe en parallèle des projets pour General Motors. « Il y a plus de 20.000 SDF à Detroit. C’est un paradoxe quand on sait que l’on compte aussi plus de 65.000 maisons abandonnées. Avec mon manteau, je ne voulais surtout pas créer un uniforme pour les sans-abri. Mon rêve est que ce vêtement devienne obsolète quand les plus pauvres d’entre nous auront trouvé un logement. Mais pour le moment, c’est un bon moyen d’entrer en contact avec des gens qui se retrouvent en rupture totale avec la société. »

Toutes les solutions ont été envisagées pour Detroit. Notamment celle d’un redimensionnement de la ville qui répondrait davantage à sa population réelle. L’urbaniste Dan Pitera fait partie du comité qui, à l’initiative de la mairie, publiera dans les semaines à venir les stratégies qu’il préconise pour sortir du marasme. « Je ne crois pas que la densité de Detroit soit son principal problème. Nous ne voulons pas non plus forcément retrouver notre population des années 1950. Il n’y a aujourd’hui qu’un seul emploi pour quatre habitants. Cela n’aurait pas de sens d’attirer du monde. Mais nous devons repenser en profondeur les services publics. »

Detroit, qui vient d’échapper une nouvelle fois à la faillite, n’a plus les moyens d’assurer la gestion de ses eaux usées. La ville déverse donc une partie de ses déchets dans les rivières, ce qui lui vaut d’importantes amendes du gouvernement fédéral.« Nous avons étudié des solutions de traitement des eaux qui sont utilisées dans le tiers-monde, moins coûteuses et qui couvrent des petites zones plutôt qu’une ville entière. Detroit est un contexte qui pousse à l’imagination. » Pour faire renaître Detroit, berceau nordique du capitalisme américain, c’est aujourd’hui le Sud qui sert d’exemple.

Vos réactions

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3. Eagle dit le 20/07/2013, 04:04

Mauvaise gestion, corruption en tout genre, gaspillage, une taxation de plus en plus grande, promesse impossible à respecter, etc... ont contribuer à cette faillite. Ce libéralisme voulu par bon nombre de politiciens et cité comme le chemin de la réussite à détruit la classe moyenne mais certainement pas la classe politique qui en a bien profité. La ville n'est pas encore sortie de ce marasme économique, une juge vient de décider que la mise en faillite est inconstitutionelle.

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2. Louise_2011 dit le 19/07/2013, 15:34

Obama n'a pas aidé GM et Chrysler, mais tous les Américains qui paient des impots! Outre ce problème Detroit a une énome dette car les syndicats et les édiles de la ville ne savent pas compter, ils ont promis la lune, dépensé et emprunté comme si l'argent poussait tout seul. La banqueroute aidera à assainir les comptes et préservera une grosse partie des pensions.

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1. Qxl dit le 19/07/2013, 13:24

Le titre devrait être: "Le sauvetage, un mythe américain".

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