Toots Thielemans et David Linx, superbes aux Leffe Jazz Nights

Jean-Claude Vantroyen
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C’est le chanteur David Linx qui a mis fin au festival Leffe Jazz Nights de ce week-end. Un festival royal, dans tous les sens du terme.

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Le chanteur David Linx. Photo AFP
    Le chanteur David Linx. Photo AFP

David Linx chantait les dernières notes de sa dernière chanson que débutait la pétarade du feu d’artifice patriotique lancé depuis le pont Charles de Gaulle qui enjambe la Meuse. Les organisateurs du festival avaient en effet programmé une série de concerts purement belges, comme s’ils avaient anticipé la journée particulière de ce 21 juillet 2013. Un pari, mais un pari réussi : tout au long du week-end, la musique noirjaunerouge teintée de bleu a fait vibrer un public conquis. Avec des prestations formidables : Ivan Paduart vendredi, Kris Defoort et Philip Catherine samedi, Toots Thielemans et David Linx dimanche.

David était en toute grande forme. Longue chemise écarlate sur un pantalon noir, il ne tenait pas en place sur la scène, jouant de son corps, battant des mains, encourageant ses sidemen, empoignant son micro, chantant avec une aisance, un phrasé, une dynamique exceptionnels. David a une voix qui passe du grave à l’aigu avec une aisance particulière, il scatte avec bonheur, il explose et se calme en un instant, passant d’un swing endiablé à une ballade sereine. Chanteur exceptionnel, David Linx est aussi un compositeur doué, la preuve par son dernier album, « Winds of change », avec Diederik Wissels.

Diederik Wissels, voilà un musicien discret. Et pourtant, quelle aisance sur le clavier, quelle luminosité il apporte aux morceaux, quelle évidence dans les solos, quel lyrisme dans les mélodies. Sur scène, dimanche, il fut royal dans l’accompagnement comme dans ses impros. Ca fait 20 ans que David et Diederik jouent ensemble. On l’a entendu à Dinant : la complicité est parfaite. Comme celle que David noue, depuis peu de temps, avec le guitariste français Manu Codja. Qui apporte au groupe un son très rock, des ambiances parfois spatiales, des sonorités blues : sa guitare pleure, rêve, s’emballe. Super. Derrière eux, une rythmique plus qu’efficace : Christophe Wallemme à la contrebasse et Nicolas Viccaro à la batterie.

David et Diederik ont visité ce dernier album. « In search of proper shelter », « Just you stand », Make today today », « Run a race or two », « One mile a day » bénéficient des jolies mélodies composées par le duo, augmentées de la vivacité du chant de David et des arrangements de Diederik. Avec « On a slow train », une balade simple et belle à tomber, David, seul sur scène avec Diederik, a montré que la sobriété pouvait aussi être une de ses qualités. En bis, David s’est souvenu d’une chansons d’un de ses premiers albums avec Diederick, « Lord of the groundless », agrémenté d’un somptueux solo du pianiste.

Toots as usual

Plus tôt dans l’après-midi, Toots Thielemans, 91 ans, avait joué avec son groupe habituel : Karel Boehlee, Philippe Aerts et Hans van Oosterhout. Bien sûr, ceux qui connaissent Toots et qui le suivent depuis des années ne découvrent plus rien. Sinon l’immense talent de cet harmoniciste qui parvient toujours à éclairer la musique d’une phrase ou d’une autre, d’un contrepoint inattendu, de son émotion qui bat comme un cœur. Qu’il joue « Les feuilles mortes » ou « For my lady », c’est toujours le même bonheur qui s’échappe de ses lèvres et qui gagne le public. A force d’applaudir Toots, à force de l’entendre jouer avec le même plaisir et la même qualité depuis des dizaines d’années, on s’habitue à la hauteur de ses prestations. On a tort. Quand des musiciens parviennent, au fil de leur longue carrière, à continuer à s’imposer, ce n’est pas parce qu’on s’est accoutumé à eux, c’est parce qu’ils parviennent, chaque fois, à nous émerveiller. C’est ce que fait Toots.

LabTrio, comme un torrent

Avant Toots, le jeune pianiste Igor Gehenot avait ameuté ses amis pour faire un boeuf ensemble. Il y avait Lorenzo Di Maio à la guitare, Antoine Pierre à la batterie, Sam Gerstmans à la contrebasse, Ben Sluijs au sax et Greg Houben à la trompette. Ils se sont bien amusés, le public aussi. Un concert qui débute par un morceau de Lou Donaldson, ça a de la pêche. Un solide hard bop s’est emparé des musiciens. Avec des compositions de Gehenot, de Sluijs, de Houben. Et « Cherokee Sketches », une démarcation du standard « Cherokee », menée tambour battant. Et « Summer Samba », une interprétation chaloupée de ce tube de latin jazz. Fun.

Et pour commencer la journée, dans notre progression antichronologique, il y avait LABTrio, les initiales de Lander (Gyselink, le batteur), de Anneleen (Boehme, la contrebasssiste) et de Bram (De Looze, le pianiste). Moyenne d’âge ; 24 ans. Ce LABTrio, c’est un torrent qui joue, avec ses cascades inattendues, ses moments de calme soudain, ses précipitations et ses bouillonnements, ses longues chutes, ses fracas et sa pureté.

C’est Anneleen qui gère l’ensemble, elle rythme la musique avec des phrases précises et enthousiasmantes qui font comme des riffs. Lander, batteur atypique, on l’a déjà dit pour sa prestation, samedi, avec Kris Defoort, colore les morceaux, invente des sonorités, ponctue et relance. Et Bram, pianiste libre, disperse les mélodies, les triture, les déforme, les rattrape, au piano et au Fender Rhodes. C’est réellement remarquable. Des compositions propres et des covers. Comme celle de « She’s a maniac » de Hall & Oates.

En rappel, le trio a interprété un morceau de Lander. « C’est le premier morceau que j’ai jamais composé de ma vie, dit-il. Je ne connaissais pas les notes. Alors, c’est plutôt roots. » Et le trio se lance dans des sonorités très années 70, avec des envolées planantes sinon psychédéliques au Rhodes et un solo de percussions très musical de Lander. Un des jeunes groupes à suivre d’urgence en Belgique.

Osez la rencontre !