«Shokuzaï», un thriller psychologique saisissant
« On est tous le fruit de notre passé » : le cinéaste japonais Kyoshi Kurosawa nous tient en haleine durant 270 minutes. On est happé, hanté, fasciné. Entretien.
Influencé par le cinéma hollywoodien des années 70, Kyoshi Kurosawa – sans aucun lien de parenté avec Akira – était connu comme un maître de l’horreur. Son premier film connu en Europe est The Cure , polar esthétique et surnaturel, sorti en 1999. Présent à Cannes en 2003 avec Jellyfish , c’est avec son magnifique Tokyo sonata qu’il décroche un prix spécial du jury en 2008. Cette fois, il revient avec un thriller psychologique initialement prévu pour la télé. Shokuzaï est sa première adaptation de roman en près de quarante ans de carrière. Kurosawa y a pris goût puisque depuis, il a déjà tourné Real , autre adaptation d’un roman, en compétition au Festival de Locarno.
D’où vient l’envie de filmer le catastrophique dans l’ordinaire ?
Dans le cas de ce film, il y a au départ le roman et pas mal d’éléments s’y retrouvent. Mais c’est vrai que dans mes films, beaucoup de catastrophes frappent les gens. Mais la catastrophe sert de vecteur pour définir un espoir, un avenir positif. Et pour saisir cet espoir, le plus souvent, les gens doivent chuter très bas afin de mieux remonter et guérir.
Cette manière de travailler, est-ce une façon de réagir à un trauma d’enfance ?
Non. Depuis mon enfance, je pense mener une vie japonaise très ordinaire. En même temps, le fait d’avoir vécu cette vie ordinaire est pour moi un sujet d’angoisse.
Vous avez souvent exprimé le côté désespéré du Japon, exception faite avec « Tokyo Sonata » où l’espoir surgissait. Ici, vous revenez à un certain pessimisme sur l’avenir de ce pays…
L’espoir est, je pense, perceptible dans mes films mais il est parfois plus difficile à deviner dans un genre plus spécifique. En plus, le poids du passé est très lourd au Japon. Je crois qu’on peut percevoir chez mes personnages un sens positif de l’avenir mais il ne convient sans doute pas à tous mes films.
La société japonaise est-elle entravée par les fantômes du passé ?
Je n’ai jamais eu l’intention de développer de grandes théories sur la société japonaise mais je ne peux nier l’omniprésence de ces fantômes. Ça varie selon les générations, selon qu’on ait vécu la récession ou non après la guerre, qu’on ait profité ou non de l’essor économique qui a suivi. Ça dépend de chaque individu. Il y a au Japon de très graves problèmes sociaux qui peuvent être considérés comme des traumas sociétaux.
Comment avez-vous fait pour rester fidèle à l’œuvre originelle et en même temps, mettre votre touche personnelle ?
Ce ne fut pas facile car j’ai plus l’habitude de concevoir mes films entièrement. Ceci est d’ailleurs ma première adaptation. Quand j’ai lu le roman, j’ai découvert cinq personnages féminins que je n’aurais jamais pu imaginer. C’était très stimulant de lire cela.
Vous commencez dans le thriller puis versez dans le portrait psychologique. Dans un climat fantastique, ce qui est votre signature. Le fantastique est-il nécessaire pour rendre la psychologie au cinéma ?
Ce n’était pas vraiment conscient de ma part mais si vous lisez le roman, on constate qu’il y a beaucoup d’informations subjectives données en forme de monologues, lettres ou confessions. Pour les retranscrire en film, un élément fantastique était presque indispensable. De nos jours, n’importe qui peut capter une scène du réel ou du quotidien avec une vidéo caméra. Ajouter du fantastique permet de créer un univers bien plus cinématographique. Et encore, ce que vous percevez comme fantastique n’est peut-être pour moi qu’une manière de jouer avec les lumières ou le décor. J’ai été fort influencé par les drames américains, où l’on tentait de créer des expressions dramatiques. Ça fait partie de l’histoire du cinéma dont il ne faut pas renier l’héritage. Autrement, ça se résumerait à un montage vidéo que tout le monde est capable de réaliser.
C’est pour ça que vous apportez un soin particulier au cadre ?
Oui, et en même temps, il est aussi essentiel de considérer ce qu’il y a dans le cadre et dans ses à-côtés.
Cette histoire vous a appris des choses sur la nature humaine ?
Les cinq personnages du film doivent toutes payer pour leur péché, mais elles agissent toutes selon une logique qui leur est propre, afin de surpasser ce traumatisme du passé. Je me suis aussi demandé comment ces cinq filles pouvaient fonctionner au sein d’une société. Par rapport au roman, j’ai élargi leurs différences. En arrivant à la cinquième histoire dans mon scénario, j’ai senti un vrai poids, presque une fatigue à force d’écrire sur ces filles. L’atmosphère était tout de même pesante.
La morale du film serait-elle « la vengeance n’est pas salvatrice » ?
Pour moi, la vengeance est de toute façon néfaste. Elle n’induit que du malheur. En plus, une fois qu’on a un pied dedans, on en sort difficilement. Même en réussissant sa vengeance, la solitude ne disparaît pas. Il n’y a jamais de happy end dans la vengeance.
Etes-vous plus partisan de l’oubli ou du souvenir ?
Personnellement, j’opterais plutôt pour l’oubli. Mais certaines choses ne peuvent être oubliées… On est tous, hommes et femmes, le fruit de notre passé.





