Un fauteuil d’architecte

Jean Vouet
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Dans cette suite consacrée aux lots les plus remarquables vendus par Christie’s le 5 juillet dernier à Londres, l’on retrouve ce superbe fauteuil anglais de style Georges III dont l’artisan ne fut autre que Thomas Chippendale (1718-1779), l’un des ébénistes les plus talentueux et célèbres de sa génération. Estimé entre 400.000 et 600.000 livres sterling, celui-ci n’a malheureusement pas réussi à affoler les enchères, se négociant finalement tout juste au-dessus de son estimation basse. Provenant d’une série composée de huit fauteuils et quatre canapés, il s’agissait pourtant du fruit de la collaboration entre Chippendale et le tout aussi célèbre architecte et décorateur écossais, Robert Adam (1728-1792). Un exemple rare dans l’histoire du mobilier anglais, né du travail conjoint de deux grands artistes.

Chippendale et Adam

Lorsqu’en 1765 Sir Lawrence Dundas (1710-1781), résidant au 19 Arlington Street à Londres, reçoit enfin la commande passée à Chippendale et Adam, celui-ci découvre notamment cette série de huit chaises d’une qualité exceptionnelle, habillées d’une soie de Damas cramoisie tout aussi luxueuse. Si la conception de ce mobilier est due à Adam, qui vient alors de publier son ouvrage Ruins of the Palace of the Emperor Diocletian at Spalato in Dalmatia, dans lequel il confirme son goût et sa connaissance de l’antique, sa réalisation avait été confiée à Chippendale. Le musée Sir John Soane à Londres conserve d’ailleurs la note d’Adam pour ce travail, qui s’élevait alors à 5 livres sterling. À la livraison, ces chaises furent facturées 20 livres sterling pièce, hors prix du garnissage, soit le double du prix demandé par Chippendale deux ans auparavant pour des chaises destinées à Harewood House, dans le Yorkshire.

Sir Lawrence Dundas

Surnommé le « Nabab du Nord », Sir Lawrence Dundas, homme d’affaires et héritier d’une ancienne famille du Perthshire, fit fortune en fournissant des biens aux armées britanniques durant leurs campagnes contre les jacobites et en Flandre durant la guerre de Sept Ans, entre 1756 et 1763, puis en investissant dans le domaine bancaire. Se lançant dès 1762 dans un vaste programme d’acquisitions de terres et de biens immobiliers, il acheta notamment la totalité de la rue Arlington à Londres l’année suivante. Dans ses activités esthétiques, Dundas se fit seconder par sa femme, Margareth. Grâce à leur immense fortune, ils menèrent une intense carrière de mécènes dans le domaine des arts et de l’architecture, faisant appel aux meilleurs décorateurs, architectes et artistes pour l’aménagement de leurs diverses propriétés.

19 Arlington Street

C’est donc dans ce cadre bien spécifique que ce fauteuil fut conçu puis livré aux Dundas. Deux ans auparavant, en 1763, Sir Lawrence avait en effet engagé Robert Adam pour rénover sa demeure du 19 Arlington Street, en lui donnant carte blanche. En combinant un modèle de fauteuil à la ligne serpentine élégante et un registre décoratif emprunté à l’Antiquité (il suffit de regarder la décoration de la ceinture du fauteuil, traitée comme s’il s’agissait des bas-reliefs d’un sarcophage romain), Adam et Chippendale ont réussi à créer un mobilier innovant sur le plan stylistique et parfaitement intégré au reste de la décoration de la maison. Le contraste entre le bleu profond du garnissage de soie et le doré des boiseries ne devait faire que renforcer l’impression d’élégance et de raffinement dégagée. Preuve que quand l’argent rencontre le bon goût, des merveilles peuvent surgir en termes d’arts décoratifs. En 2008, Christie’s avait déjà proposé à la vente une paire de fauteuils (vendus 2.281.250 livres sterling) ainsi qu’un sofa (2.169.250 livres sterling) appartenant à cet ensemble : le tout avait rapporté plus de 4,5 millions de livres sterling à son propriétaire ! Autrement dit, le nouvel acquéreur de ce fauteuil aura fait une excellente affaire, en ne payant que… 433.250 livres sterling !

Osez la rencontre !