C’est jour de fête, Tati fait peau neuve!
Le premier long-métrage du génial comique français ressort dans une version en noir et blanc, qui bénéficie d’une superbe restauration. Entretien avec Jérôme Deschamps, neveu par alliance de Tati, notamment grâce à qui ce projet a pu voir le jour.
Jérôme Deschamps, neveu par alliance de Tati et cofondateur de la troupe des Deschiens, a créé en 2001 avec Macha Makeïeff et Sophie Tatischeff « Les Films de Mon Oncle », qui se consacre à la diffusion et à la restauration de l’œuvre de Jacques Tati. C’est à cette société que l’on doit la restauration en noir et blanc de Jour de fête, en salles dès aujourd’hui. L’homme nous rappelle la genèse du projet. Qui aboutira fin 2013 à une édition Blu-Ray de l’intégrale de Tati.
« Le rêve de Tati, avec ce film, était de faire que le village dont il parle soit un peu triste au début, et donc en noir et blanc, puis que la fête foraine amène progressivement la couleur. Il a tenté de le réaliser mais n’a pas pu le faire. Il a filmé avec deux caméras, une noir et blanc et une couleur, mais le rendu couleur était trois fois moins bien que le noir et blanc. Tati n’a pas lâché totalement son rêve, puisqu’en 1964, il s’est saisi du négatif de cette version de 1949 et il a mis des taches de couleur ici et là. Grâce à la restauration des laboratoires italiens de la cinémathèque de Bologne, on peut revoir enfin ce chef-d’œuvre de Jacques Tati dans les conditions de 1949. »
Vous avez connu Tati. Ressemblait-il à ses films ?
C’était un homme très impressionnant, grand, baraqué, intimidant. Très pince sans rire, extrêmement élégant. Un peu mutique, jouant l’idiot avec une sorte de visage grave. Je me souviens de lui quand j’avais une dizaine d’années, vers 1958. C’était une star. C’est l’époque de Mon oncle, qui lui a valu un Oscar et un accueil triomphal en Amérique, où il avait rencontré Buster Keaton.
Keaton avait-il raison , lorsqu’il disait de Tati : il a commencé là où nous nous sommes arrêtés.
Le travail absolument original qu’a fait Tati sur le son, Keaton en était très demandeur, pour ses films à lui. Finalement, ça ne s’est pas fait. Lorsque je l’interrogeais sur la rencontre qu’il a eue avec Keaton, il me disait : « On s’est vu trois semaines, tous les jours pendant trois heures, et on ne s’est quasiment pas échangé un mot. On a passé nos trois semaines à se préoccuper d’une chaise qui était là, à savoir si on la retournait, si on lui coupait un pied… En somme, quel gag on ferait avec la chaise. Et c’est tout ce qu’on a fait. » J’ai trouvé ça magnifique d’humilité. Là, on voit les gens qui viennent du music-hall. C’est le même goût de la perfection. Faut pas croire que les Marx Brothers inventaient leurs gags pendant le tournage. C’était des acharnés.
Comment expliquer la résistance au temps du cinéma de Tati ?
Ce qu’il voulait, c’était apprendre au spectateur à regarder le monde, avec un sens aussi critique qu’humoristique, avec ce beau détachement qu’on lui connaissait. Il disait : le travail, ça ne marche pas toujours très bien. Les histoires d’amour non plus. Et donc il y a intérêt à avoir de l’humour et du détachement… Le personnage que joue Tati, c’est en général un homme plutôt désarmé, plutôt méprisé, pris pour un imbécile, qui a du mal à faire son métier ou à fonder une famille, et qui est sans cesse confronté au progrès (la poste américaine de Jour de fête, l’architecture de Mon oncle, le salon moderne de Playtime). Tati est toujours de bonne volonté, mais aussi très maladroit. Quand il fait rire, il ne fait jamais exprès. Ce n’est pas un manipulateur conscient comme pouvait l’être Charlot.





Il y avait beaucoup de bonnes idées dans ses films mais l'ensemble avait un côté un peu décousu. Si je comprends bien l'explication, Tati voulait que le film passe progressivement du noir et blanc à la couleur et on nous remet une version en noir et blanc uniquement.